À quel public peut-on dire la vérité ?

« À qui s’adresse t-on dans les jour­naux ou dans les livres ? À quel pub­lic peut-on dire la vérité, à savoir que tout pub­lic est com­posé en grande majorité d’esprits infirmes et grossiers, qui n’aimeraient pas la vérité, sup­posé qu’ils la com­pris­sent et l’acceptassent, et qui pla­cent la beauté au niveau le plus bas ? Com­ment trou­ver un audi­toire dis­posé à enten­dre dire que la beauté, la vérité, les extrémités du goût, du sen­ti­ment et de l’intelligence, fac­ultés dont les par­ties essen­tielles se trou­vent à l’extrémité, ne sont pas faites pour la plu­part des hommes, qui doivent se con­tenter de simulacres ?

Et trop heureux lorsqu’ils ne nous les imposent pas, comme le voisin qui ouvre sa fenêtre pour ne pas nous laisser per­dre une note de la chan­son­nette dont il se délecte, ou comme l’entreprise de pub­lic­ité qui cou­vre les murs d’images igno­bles, effi­caces à pro­por­tion de leur ignominie.

Il fut un temps où, je ne sais pourquoi, l’on pou­vait dire aux hommes qu’ils sont presque tous bêtes ; sans doute était-ce pos­si­ble parce que seuls écoutaient les excep­tions. À présent, la pen­sée et l’art ne s’adressent pas seule­ment à l’humanité tout entière ; ils sol­lici­tent son juge­ment, se rangent à ses vœux et se plient à ses volon­tés. Ce n’est pas le moment de lui rap­peler qu’elle n’entend rien à rien, sauf par éclairs, et dans la pro­por­tion d’un sur mille. L’époque serait d’autant plus mal choisie que ceux qui devraient proclamer cette évi­dence n’y croient plus, et que s’ils la procla­maient quand même on ne les croirait plus. »

Con­tre la plèbe, Robert Poulet, 1967.
Légende : La mousse, Jean Vallon.

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