Fashion Weak

« Ça se voit très bien dans leur façon de s’habiller. Ils ont peur du ridicule. La mode est-elle autre chose ? Il faut bien qu’ils se rem­plis­sent la car­casse vidan­gée, ces petits épou­van­tails ! Il n’y a rien sous ces chif­fons bar­i­olés, aucune révolte au fond de ces touffes verdâtres. Dehors les excen­tric­ités ! Dedans, zéro : bien sages, futurs den­tistes, infor­mati­ciens, pouilles civiles… Dans cinq ans tous les punks enlèvent leurs épin­gles à nour­rice et s’en ser­vent pour langer leur gosse, là-bas dans les «Domaines»… Plus leurs vête­ments sont fan­tai­sistes, plus eux sont banals, insignifi­ants. Aucune trou­vaille n’est «ter­ri­ble». Tous les Noirs n’ont pas l’allure de rois nègres, hélas ! On cherche à se raf­finer et on n’aboutit guère qu’à une vul­gar­ité plus sournoise encore. Ce sim­u­lacre d’élégance partout m’écœure. En matière d’habit, cette société me fait penser au free-jazz sur sa fin. Plus per­sonne ne regarde l’autre. Cha­cun dans son coin fait n’importe quoi, et c’est tout pareil: tout laid. C’est de plus en plus dif­fi­cile de se faire remar­quer. Bar­bey d’Aurevilly passerait rue Ram­buteau, per­sonne ne se retourn­erait plus sur ses rubans, sa redin­gote chamar­rée, ses falzards déments, ses cols démesurés et ses bures grotesques, toute sa clownerie puérile de cabotin majestueux… Zavatta mystique !

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Les voilà: courts cheveux gras, engoncés dans la par­o­die antibur­lesque d’une mode mas­cu­line et fémi­nine déjà pas ter­ri­ble. Corps rigo­lards, bien «bâtis», petites crasses immac­ulées, au look cool chic, acar­diaques et homos, cons kitsch qui briquent leur peau pour faire croire qu’ils savent quoi en faire. Tous ces jeunes lus­trés: on dirait des grooms… Pas des grooms sou­tiniens !… Des grooms «spirous» !… Jadis, on s’habillait en fonc­tion de ses idées. Main­tenant, les idées se cousent d’après les vête­ments. Tout le monde devient un cos­tume. Ce sont tous des man­nequins. C’est à vous dégoûter de vous habiller. Même les Grandes Mar­ques finis­sent par suivre ça quand même. Tant pis ! Vous devez suivre ! Ou mourir nu ! C’est uni­versel. Pas de choix pour les autres. Il est loin le vieux baba cool des années soixante-dix, mou et sale, au ridicule dégin­gan­disme, au ris­i­ble idéal­isme, avec sa fleur pendi­no­lente. Le beat­nik som­bre dans l’archéologie. La vieille barbe de somme déprimée, bonne pour le Musée. Bron­tosaure pour bron­tosaure, autant rester clas­sique: pas d’hésitation: restons tou­jours très bien habil­lés ! Quant à ceux qui font sem­blant de bien s’habiller, ils s’habillent bien, comme on dit de quelqu’un qu’il «écrit bien».

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Il n’y a plus de modes ! Le mobilier c’est Roche-Bobois et les Galeries Bar­bès. Cardin mas­sacre le style vingt-cinq où pour­tant l’élégance, la vraie, la mod­erniste, la syn­thé­tique était à son comble. En habille­ment, le fond de la sophis­ti­ca­tion, c’est l’ouvriérisme; et vice versa. Cer­tains jeunes cons marchent à la mode des années cinquante ! La plus laide ! Remâche­ment des plus amers mal­abars. Les coif­fures, les pan­talons, les gestes: ils met­tent des cra­vates par ironie, pour par­o­dier leurs pères. La plu­part des quadragé­naires, eux, se font la tête de Flaubert, de Mau­pas­sant, on copie les mièvreries du XIXe siè­cle, tout pour reculer l’échéance de la moder­nité vraie qui n’arrive pas, qui n’arrivera jamais ! Ce sont sans cesse des reculs, des repen­tirs, des retours, des ratures, des reprises, des allées et venues dans les passés, des marches arrière en avant, toute une coulisse de trom­bone rouillé, à l’infini dans le «feuil­let» qui n’en chie pas de digérer, ren­dre, redigérer, ren­voyer et reren­dre et reredigérer encore dégueu­lasse­ment. On n’a pas com­pris: on rétro­grade pour être à la mode, alors qu’il faut régresser pour faire des Pro­grès ! En matière de beauté, la révo­lu­tion est un mélange sub­til, retors même, de vieil­leries anachroniques, soutenu par ce qu’il y a eu de plus mod­erne dans cha­cune des épo­ques qui nous ont précédés. La révo­lu­tion, c’est une tra­di­tion énervée, et non un petit resuçage, un ressuage de tous les débris qu’ont lais­sés sur leurs pas­sages les antiques bull­doz­ers: il est plus facile de ramasser les cadavres que de pour­suivre un char d’assaut. »

Au régal des ver­mines, Marc-Édouard Nabe, 1985/2012.
Légende: Célébra­tion jubi­laire du grand autodafe de Tolède, Félix Labisse, 1976.

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