Comment pisser en public

« Quand j’ai com­mencé à embaucher des rédac­teurs, j’ai remar­qué que les moins intéres­sants étaient ceux avec des diplômes en jour­nal­isme. Leur incom­pé­tence m’a vrai­ment frap­pée lorsque les plus expéri­men­tés d’entre eux ont com­mencé à nous inter­viewer pour des arti­cles dans d’autres pub­li­ca­tions. Ils n’avaient aucune idée de qui nous étions et pourquoi ils écrivaient sur nous, donc les embrouiller est devenu irrésistible.

La réponse québé­coise au New York Times, Le Devoir, voulait nous inter­viewer parce que quelqu’un d’autre l’avait fait. C’est comme ça que ça marche dans les médias. Un jour­nal­iste a les couilles de sor­tir un nou­veau sujet et les autres vien­nent s’accrocher dessus comme des lam­proies sur un requin. L’article orig­i­nal, celui qui nous a propulsé sur toutes les chaines de mon­tage est parti d’un can­u­lar. La vérité, c’est que nous avions changé le nom de Voice of Mon­treal en Vice pour éviter que les anciens pro­prié­taires ne nous pour­suiv­ent, mais c’était chi­ant comme his­toire, donc on n’avait changé le point de départ en “L’énorme et hor­ri­ble jour­nal améri­cain Vil­lage Voice nous a men­acé de nous faire couler donc on a dû changé de nom”. Une fois le pois­son ferré, le truc était dans tous les jour­naux du pays et pas une seule per­sonne n’avait pensé à véri­fier les faits ou même à appeler le Vil­lage Voice. Les Cana­di­ens adorent les his­toires de David-et-Goliath quand ce sont les Améri­cains les mau­vais, et ils n’allaient pas laisser les vrais faits ruiner leur délire. […]

Piéger les médias est passé d’un hobby à un engage­ment de toute une vie. Si les jour­nal­istes avaient fait leurs devoirs et ne nous avaient pas demandé des choses qui étaient facile­ment trou­vables avec un poil de recherches, je leur aurais donné des réponses hon­nêtes, mais ça ne se pas­sait qua­si­ment jamais comme ça. Entre autres, j’ai dit aux jour­nal­istes qu’on s’était tous ren­con­tré en cure de dés­in­tox. J’ai avoué que j’étais un ancien mem­bre de gang qui avait flippé après la mort d’un homie. Moins ils fai­saient de recherches, plus les his­toires que je leur con­coc­tais étaient tarées.

Ensuite on a démé­nagé aux États-Unis, là où les jour­nal­istes sont encore moins intéressés par la vérité. Alors que le débat Français vs Anglais était le sujet prin­ci­pal à Mon­tréal, les États-Unis ne par­laient que de race. Donc quand le New York Press est venu nous inter­viewer, je me suis déguisé en skin­head nazi et j’avais habillé Shane [Smith] en hooli­gan anglais. Suroosh [Alvi] por­tait un cos­tume avec un ban­dage sur la tête cou­vert de faux sang. C’était notre vic­time de crime-raciste. Nous avions par­faite­ment joué nos rôles et quand le jour­nal­iste nous a demandé si les hip­sters à Brook­lyn nous dérangeaient, j’ai répondu “Eh bien, au moins ce ne sont pas des putains de nègres ou des Porto-Ricains”. Ceci a causé un léger séisme dans le micro­cosme médi­a­tique local parce que tu n’es pas sup­posé utiliser cet hor­ri­ble, hor­ri­ble mot mais je suis désolé, quand les gens dis­ent “Afro-Américain”, tout ce que j’entends moi, c’est “les per­son­nes noires me font vrai­ment paniquer.”

Évidem­ment, ce nig­ger­gate a con­duit le New York Times à notre porte. Lorsqu’ils m’ont poussé dans mes retranche­ments, mon instinct auto-destructeur s’est mis en marche et je leur ai sorti, “J’adore être blanc et je pense que c’est une chose dont il faut être fier. Je ne veux pas que notre cul­ture soit diluée. Nous devons fer­mer les fron­tières dès main­tenant et assim­i­ler tout le monde à un mode de vie occi­den­tal, blanc et de langue anglaise.” Dans une cul­ture où le mot “raciste” n’inclut rien d’autre que de l’auto-flagellation cau­casi­enne, cette cita­tion a gon­flé, gon­flé et est dev­enue une gigan­tesque mont­golfière qui n’a cessé de planer au-dessus de moi depuis — et c’est peut-être mieux ainsi. Ce n’était pas com­plète­ment des con­ner­ies comme nos autres can­u­lars. Je ne crois pas qu’être blanc est un truc dont on devrait avoir honte. Bor­del, c’est pas nous qui avons com­mencé l’esclavage, on y a mis fin. Je savais per­tinem­ment que les grands prêtres du Times allaient trans­former mon chau­vin­isme occi­den­tal en “Nazi Hispter veut tuer les Mex­i­cains”, et j’avais jeté de l’huile sur le feu de toute façon. Je serais tou­jours à une recherche Google près de me faire virer d’un job nor­mal mais je préfère tou­jours ça que d’avoir à chercher quels mots cor­rects employer à chaque fois que j’ouvre ma grande gueule. »

How to Piss in Public/The Death of Cool, Gavin McInnes, 2012.

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