Journée de la Femme

« — Le crime est indis­pens­able à la révo­lu­tion, récite le doc­teur. Le viol, l’assassinat, l’incendie sont les trois actes métaphoriques qui libéreront les nègres, les pro­lé­taires en loques et les tra­vailleurs intel­lectuels de leur esclavage, en même temps que la bour­geoisie de ses com­plexes sex­uels.
– La bour­geoisie aussi sera libérée ?
– Naturelle­ment. Et en évi­tant tout mas­sacre de masses, si bien que le nom­bre de morts (qui appar­tien­dront d’ailleurs pour la plu­part au sexe féminin, tou­jours excé­den­taire), le nom­bre des morts paraî­tra bien faible en regard de l’œuvre accom­plie.
– Mais pourquoi les tor­tures ?
– Pour qua­tre raisons prin­ci­pales. D’abord, c’est plus con­va­in­cant pour obtenir de grosses sommes des ban­quiers human­istes. Ensuite, il faut des mar­tyres à la société future. Qu’aurait fait le chris­tian­isme sans sainte Agathe ou sainte Blan­dine et les jolies gravures représen­tant leurs tour­ments ? Troisième­ment, il y a les films, dont nous tirons aussi des revenus impor­tants, sans com­mune mesure avec les investisse­ments en pro­jecteurs à quartz, caméras, pel­licule couleur et appareils d’enregistrement sonore. Les télévi­sions étrangères paient très cher les bonne mises en scène… Pense un peu que si tu es livrée aux rats, comme le prévoit le juge­ment, et que la prise de vue est cor­recte d’un bout à l’autre, avec des cadrages de détails et gros plans expres­sifs du vis­age, nous avons un acheteur alle­mand à deux cent mille dol­lars ! […]
– Il y aussi la série des “Crimes indi­vidu­els édu­cat­ifs” qui essaie d’opérer une cathar­sis générale des désirs inavoués de la société con­tem­po­raine. […]
Et puis, il y a encore les films dont les bobines sont mises en réserve pour plus tard, par des spécu­la­teurs qui jouent à la hausse sur le sens de l’histoire. Tu imag­ines la valeur qu’auraient, pour n’importe quelle uni­ver­sité pré­parant le doc­torat de sci­ences his­toriques, des enreg­istrements optico-magnétiques sur l’exécution de Robe­spierre, de Jeanne d’Arc, ou seule­ment d’Abraham Lin­coln, pour­tant beau­coup moins spec­tac­u­laires que la plu­part de nos réal­i­sa­tions.

Il est pressé de pour­suivre sur cette nou­velle patiente, avant de la faire périr selon les ordres reçus, les expéri­ences qu’il a entamées depuis quelques mois con­cer­nant le venin de diverses besti­oles trop­i­cales: scor­pion jaune, grande mygale, tar­en­tule, scutigère et vipère cor­nue. Son inten­tion — on le sait — est de met­tre au point un pro­duit vési­cant qui, appliqué en cer­taines régions pré­cises des par­ties géni­tales externes de la femme, serait capa­ble de déclencher une série de spasmes sex­uels de plus en plus forts et pro­longés, devenant vite extra­or­di­naire­ment douloureux, se ter­mi­nant au bout de plusieurs heures par la mort du sujet dans les con­vul­sions com­binées de la jouis­sance la plus vive et des plus atro­ces souf­frances. Une telle pré­pa­ra­tion serait évidem­ment très appré­ciée lors des grandes fêtes mar­quant le tri­om­phe de la révo­lu­tion, qui doivent com­porter, selon le pro­gramme prévu, afin d’éviter le mas­sacre général des Blancs, un nom­bre raisonnable de sac­ri­fices humains par­ti­c­ulière­ment spec­tac­u­laires: viols col­lec­tifs offerts à tous les pas­sants sur des tréteaux dressés aux car­refours et présen­tant les plus belles créa­tures de la ville attachées sur des chevalets spé­ci­aux dans des pos­tures var­iées, représen­ta­tions théâ­trales où quelques élues seraient tor­turées de façon inédites, jeux du cirque renou­velés de l’antiquité, con­cours publics de machines à sup­plices, expéri­men­tées devant un jury de spé­cial­istes et dont les plus réussies pour­raient ensuite — dans la société future — être con­servées comme moyen légal d’exécution, à l’exemple de la guil­lo­tine française, mais dans un genre plus raf­finé. »

Pro­jet pour une révo­lu­tion à New York, Alain Robbe-Grillet, 1970.
Légende: Mark of the Devil, Michael Arm­strong, 1970.

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