Il y a une bêtise du triomphe comme une noblesse de la défaite

« Ceux qui, les pre­miers, avaient pénétré dans le bidonville s’étaient mis à tirer en l’air en signe de vic­toire : c’était la pre­mière fois que, depuis le début de la guerre, les chré­tiens ne per­daient pas de ter­rain. Une vic­toire qui allait cepen­dant nous coûter cher, puisque, dans leur joie, cer­tains se lais­saient pho­togra­phier par des jour­nal­istes étrangers avec leurs croix de bois ensanglan­tées autour du cou, buvant du cham­pagne au goulot. C’est peut-être ce jour-là que j’ai pris en hor­reur non pas les vic­toires mais les vain­queurs, sans pour autant éprou­ver de pitié pour les vain­cus, la déplo­ration, je le redis, pou­vant pren­dre chez moi des années, les eaux du cha­grin chem­i­nant de façon souter­raine jusqu’à leur résur­gence vau­clusi­enne, comme cette source d’Adonis où je rêvais d’aller, à Aqfa, dans le nord du Liban, pour con­tem­pler, au print­emps, l’eau qui en jail­lit, rougie du sang du jeune dieu blessé à mort par un san­glier. Il y a aussi une bêtise du tri­om­phe comme une mis­ère de la vic­toire et une noblesse de la défaite.

Pour quelques pho­tos pub­liées dans le monde entier, les Pha­langistes avaient, dans l’ivresse de la vic­toire, nuit con­sid­érable­ment à leur cause en n’exploitant pas la dimen­sion diplo­ma­tique de leur fait d’armes ; et les mas­sacres qui, dès le lende­main, par repré­sailles, eurent lieu dans la ville chré­ti­enne de Damour, au sud de Bey­routh, n’y chang­eraient pas grand-chose, mal­gré le ter­ri­ble reportage que pub­lierait le mag­a­zine alle­mand Stern dont le jour­nal­iste, le seul reporter occi­den­tal à avoir pénétré dans la ville mar­tyre, serait d’ailleurs assas­s­iné par les Pales­tiniens, à Bey­routh, quelques années plus tard. Les jour­nal­istes tour­naient autour de nous comme des mouches vertes. Et j’avais eu beau faire remar­quer à une jeune jour­nal­iste belge que ce nom, si beau, Damour, rimait avec Oradour, ma for­mule ne fût bien sûr pas pub­liée, et n’a pas fait florès ; quant au mas­sacre de Damour, il n’a pas été retenu dans l’imaginaire occi­den­tal : ce n’étaient que des chré­tiens, assez peu renta­bles du point de vue spec­tac­u­laire, sauf si on les charge de tous les péchés du monde. »

La Con­fes­sion néga­tive, Richard Mil­let, 2009.
Légende : Les Vain­queurs, Carl Fore­man, 1963.

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