L’odeur de l’Europe morte

« — Laissez-moi, dis-je, vous racon­ter un rêve étrange. C’est un rêve qui, sou­vent, trou­ble mes nuits. J’entre sur une place rem­plie de gens, tous regar­dent en l’air, je regarde en l’air moi aussi et vois, sur­plom­bant la place, une haute mon­tagne escarpée. Au som­met de la mon­tagne se dresse une grande croix. Des bras de la croix, pend un cheval cru­ci­fié. Les bour­reaux grim­pés sur des échelles donne les derniers coups de marteau. On entend le choc des marteaux sur les clous. Le cheval cru­ci­fié sec­oue la tête de-ci et de-là et hen­nit douce­ment. La foule pleure en silence. Le sac­ri­fice du Christ-cheval, la tragédie de ce Gol­go­tha ani­mal: je voudrais que vous m’aidiez à tirer au clair le sens de ce rêve. La mort du Christ-cheval ne pourrait-elle pas représen­ter la mort de tout ce qu’il y a de pur et de noble dans l’homme ? Ne vous semble-t-il pas que ce rêve se rap­porte à la guerre ?
– La guerre même n’est qu’un rêve, dit le Prince Eugène en se pas­sant la main sur les yeux et sur le front.
– Tout ce que l’Europe a de noble, de fin, de pur, meurt. Le cheval, c’est notre patrie. Vous com­prenez ce que je veux dire par cela. Notre patrie meurt, notre anci­enne patrie. Et toutes les images obsé­dantes, cette con­tin­uelle idée fixe des hen­nisse­ments, de l’odeur affreuse et triste des chevaux morts, ren­ver­sés sur les routes de la guerre, ne vous semble-t-il pas qu’elles répon­dent aux images de la guerre: à notre voix, à notre odeur, à l’odeur de l’Europe morte ? Ne vous semble-t-il pas aussi que ce rêve a un sens à peu près sem­blable ? Mais peut-être vaut-il mieux ne pas inter­préter les rêves ? »

Kaputt, Curzio Mala­parte, 1943.
Légende: Cru­ci­fied horse, Joel-Peter Witkin, 1999.

2 Commentaires

  1. Nom

    C’est pas plutôt ça qui sent l’Europe morte ?
    http://fluoglacial.com/wp-content/uploads/mouvement-84–89.jpg

  2. Anonyme

    oh le com­men­taire fâché !

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