Tourisme et Islamisme

« Tourisme et islamisme se dressent main­tenant, et pour pas mal de temps sans doute, face-à-face, comme deux con­cep­tions du monde, comme deux visions de l’homme et de la société, comme deux doc­trines com­plètes et cohérentes, et qui impliquent un pro­gramme et une action. Pour être la dernière-née des grandes con­cep­tions du monde, le tourisme comme ensem­ble doc­tri­nal n’est d’ailleurs pas la moins bien armée, la moins rigoureuse, même si elle ne peut met­tre en avant aucun penseur d’envergure, à part les tour-opérateurs. C’est une grande pen­sée floue et pos­i­tive, qui prend appui sur la Géo­gra­phie comme suc­cesseur de l’Histoire, et qui à mon avis a l’avenir devant elle, con­traire­ment à l’islamisme, même si celui-ci peut encore faire d’horribles dégâts. Je ne vois pas ce qu’il y aurait à lui opposer. La seule chose intéres­sante par rap­port à cette grande pen­sée spon­tanée, incon­sciente, mou­vante, c’est de la faire émerger à la con­science. Je m’y emploie.

Pour en revenir aux Améri­cains, il ne se sont pas jetés dans cette guerre comme des héros, après la tragédie du 11 sep­tem­bre; ils s’y sont échap­pés pour fuir la néces­sité de l’autre guerre, de la guerre véri­ta­ble et indis­pens­able (mais sans grandeur spec­tac­u­laire grat­i­fi­ante, car ce serait alors une opéra­tion de police mon­di­ale, une mobil­i­sa­tion de ser­vices de ren­seigne­ments dont on saurait peu de choses par déf­i­ni­tion), la guerre prosaïque qu’il faudrait vrai­ment mener con­tre les ter­ror­istes du monde entier. Et que l’on ne mène pas. Ils ont, si l’on peut dire, préféré la poésie (la pire des poésies) à la prose. Ils se sont échap­pés dans la guerre comme on s’échappe dans un rêve, ou comme on met la tête sous l’aile, et c’est ce qui fait aussi main­tenant qu’il ne peut pas y avoir de paix, même loin­taine. Le stéréo­type de l’”Amérique en guerre”, dès après l’effondrement du World Trade Cen­ter, a été la pre­mière escro­querie qui a donné son élan à l’espèce de “roman” fab­uleux et pathologique dans lequel les États-Unis se sont alors engouf­frés et qui les a con­duit à éla­borer ce “Roy­aume de nulle part”, ce pays à dormir debout, ce labyrinthe com­pliqué d’illusions, d’attentats, de kid­nap­pings, de décap­i­ta­tions sur Inter­net et de ren­con­tres mon­strueuses qu’ils ont sub­sti­tué à l’Irak réel cruel et macabre de Sad­dam, parce qu’ils préféraient affron­ter leur pro­pre rêve, même démen­tiel, plutôt qu’une réal­ité. Ils sont donc allés chercher l’ennemi là où ils l’avaient installé, fixé et en grande par­tie inventé ou con­densé, ce qui est d’ailleurs plus facile que de le trou­ver là où il se cache. »

Fes­tivus fes­tivus, Philippe Muray, 2005.
Légende: Cimetière de tanks, Al Jahra, Koweit.

LACHER UN COM

Current month ye@r day *