Être peu et se bat­tre con­tre le nombre

« Je doute fort qu’un jeune d’aujourd’hui puisse être intéressé par un vers, un coup de pinceau, un son qui ne com­porte pas un reflet ironique. Après tout, ce n’est pas com­plète­ment nou­veau, ni comme idée ni comme théorie. Au début du XIXe siè­cle, un groupe de roman­tiques alle­mands con­duit par les frères Schlegel proclama l’Ironie comme caté­gorie esthé­tique suprême pour des raisons qui coïn­ci­dent avec la nou­velle inten­tion de l’art. Celui-ci ne se jus­ti­fie pas s’il se lim­ite à repro­duire la réal­ité, la dupli­quant en vain. Sa mis­sion con­siste à sus­citer un hori­zon irréel. Pour y arriver, il n’existe pas d’autres moyens que de nier notre réal­ité, en nous situ­ant par cet acte au-dessus d’elle. Être artiste équiv­aut à ne pas pren­dre au sérieux l’homme si sérieux que nous sommes lorsque nous ne sommes pas artistes.

Il est clair que ce des­tin d’inévitable d’ironie donne au nou­vel art une teinte monot­one tout a fait pro­pre à dés­espérer l’homme le plus patient. Mais, en même temps, la con­tra­dic­tion entre l’amour et la haine, sig­nalée aupar­a­vant, est nivelée. La rancœur se retourne con­tre l’art qui se prend au sérieux, l’amour se dirige vers l’art vic­to­rieux et farceur, qui tri­om­phe de tout, y com­pris de soi. Tout comme dans un sys­tème de miroirs qui se réfléchissent indéfin­i­ment les uns dans les autres, aucune forme n’est la dernière. Toutes sont moquées et réduites à pure image. »

(…)

« Pen­dant un siè­cle et demi, le “peu­ple”, la masse a pré­tendu être toute la société. La musique de Stravin­sky ou le drame de Piran­dello ont l’efficacité soci­ologique de l’obliger à se recon­naître tel qu’il est, “rien que peu­ple”, sim­ple ingré­di­ent parmi d’autres de la struc­ture sociale ; matière inerte du proces­sus his­torique, fac­teur sec­ondaire du cos­mos spir­ituel. Par ailleurs, l’art jeune con­tribue aussi à ce que les “meilleurs” se con­nais­sent et se recon­nais­sent au milieu de la gri­saille de la mul­ti­tude et appren­nent leur mis­sion : être peu nom­breux et se bat­tre con­tre le nombre.

Le temps approche où la société, de la poli­tique à l’art, se réor­gan­is­era, comme il se doit, en deux ordres ou rangs : celui des hommes illus­tres et celui des hommes vul­gaires. Tout le malaise de l’Europe débouchera sur cette nou­velle scis­sion sal­va­trice qui le guérira. L’unité indif­féren­ciée, chao­tique, informe, sans archi­tec­ture anatomique, sans dis­ci­pline rec­trice, dans laque­lle nous avons vécu cent cinquante ans durant, ne peut per­durer. En dessous de toute la vie con­tem­po­raine som­meille une injus­tice pro­fonde et irri­tante : la pré­ten­due égal­ité réelle entre les hommes. Chaque pas fait parmi eux nous mon­tre le con­traire, de manière si évi­dente, que chaque pas est un douloureux trébuchement. »

La déshu­man­i­sa­tion de l’art, José Ortega y Gas­set, 1925. (Allia)
Légende : Bom­bar­da­mento aereo, Tul­lio Crali, 1932.

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