Révolutionnaire ?

« Être révo­lu­tion­naire revient à inté­grer dans sa pen­sée le mou­ve­ment métabolique du vivant, et donc à se met­tre au ser­vice de Dieu. La moder­nité a érigé au con­traire un sys­tème de pen­sée entière­ment anthro­pocen­triste et évo­lu­tion­niste : tout con­cept est donc au ser­vice d’une vision pro­gres­siste de l’humanité, dont seul l’aspect extérieur chang­erait. Ce point est très impor­tant. Pour un mod­erniste, le fond de l’homme – son aspect intérieur – est tou­jours le même (« Blacks, Blancs, Beurs, on est tous pareils »), quelle que soit la région du monde où il habite et quelle que soit la péri­ode his­torique où il vit. C’est un des aspects les plus authen­tique­ment réac­tion­naires de la doxa pro­pa­gan­diste con­tem­po­raine. Je me sou­viens de Chris­tine Angot qui revendi­quait agres­sive­ment sur un plateau de télé ne pas com­pren­dre la notion « d’époque ».

Dis­cutez avec un gauchiste paumé devant un verre de pastis : il vous dira que les con­di­tions sociales sont les mêmes qu’il y a deux cents ans, que les prob­lèmes n’ont pas du tout changé, que toutes ces his­toires de cycles sont de la con­nerie,… Il n’aura pas vu passer le vingtième siè­cle : le refus de l’histoire est sa loi. Et bien, aussi para­doxal que cela puisse paraître, ce dis­cours est celui d’un homme ontologique­ment de droite… C’est le dis­cours de l’homme blasé par avance de tout désir de révo­lu­tion authen­tique : il préfér­era tou­jours se retirer à la cam­pagne et faire le malin avec ses fro­mages de chèvres de merde…

Par ailleurs, ne pensez jamais que le sys­tème mod­erne est révo­lu­tion­naire (comme vous le lais­sez enten­dre dans votre ques­tion) : c’est une pro­fonde erreur ! Le principe de la révo­lu­tion a tou­jours joué un rôle fon­da­men­tal dans l’histoire de l’humanité (je ne con­nais pas de pen­sée aussi intrin­sèque­ment révo­lu­tion­naire que celle de Pla­ton), et ça n’est seule­ment que depuis cinquante ans que la pos­si­bil­ité même d’une révo­lu­tion n’existe plus du tout dans l’Empire, puisqu’elle est inté­grale­ment rem­placée par son image. C’est la suprême réus­site du libéral­isme : rem­placer la lib­erté par l’image de la lib­erté, rem­placer le sexe par l’image du sexe, rem­placer le désir par l’image du désir… […]

Ceux qui tombent com­plète­ment dans le pan­neau sont ces penseurs français qui s’assument comme authen­tique­ment réac­tion­naires, de Finkielkraut à Philippe Muray. Ils voient du cul chaque fois qu’ils allu­ment leur télé, et ils en déduisent que la société est dev­enue hyper-sexualisée ! alors que l’Empire fait absol­u­ment tout ce qui est en son pou­voir pour empêcher les gens de s’adonner au sexe véri­ta­ble dans la vraie vie (pro­pa­gande de l’homosexualité, peur du sida, impo­si­tion de la capote, fas­ci­na­tion de la pédophilie), et plus glob­ale­ment, les empêcher de mener des ren­con­tres authen­tiques et des échanges sig­ni­fi­cat­ifs. Il se vote au moins une loi par semaine qui va dans ce sens. Je suis intime­ment per­suadé qu’un céli­bataire de trente ans tra­vail­lant aujourd’hui à Paris vit moins de réelles aven­tures sex­uelles en un an, qu’un scribe d’Assouan sous les Ptolémées ou qu’un tailleur de pier­res tra­vail­lant au XIè siè­cle à Notre-Dame la Grande de Poitiers. Une société saine, tra­di­tion­al­iste, est une société qui n’éprouve bien sûr aucun prob­lème avec le sexe, et qui en promeut même le car­ac­tère infin­i­ment sacré. Le sexe bien dis­ci­pliné est une des voies pour attein­dre la jouis­sance, c’est-à-dire la con­nais­sance. Sur ce point comme sur bien d’autres, la pros­ti­tu­tion a connu un lent déclin à tra­vers les âges : il est facile de véri­fier que son car­ac­tère est de plus en plus sacré à mesure que l’on remonte le temps, puisque l’initiation au sexe a tou­jours été logique­ment asso­cié à l’apprentissage de la guerre. […]

Dans un autre domaine, on peut remar­quer aujourd’hui le nom­bre incroy­able d’émissions de télévi­sion con­sacrées à la cui­sine, toutes chaînes con­fon­dues et du soir au matin ; qui oserait en déduire que la société serait dev­enue hyper-gastronomique, alors qu’en réal­ité, les gens n’ont jamais aussi mal mangé depuis Adam et Eve ? C’est la même chose avec ce con­cept totale­ment ridicule d’homo fes­tivus. Cela fait au moins trente ans que je n’ai pas vu de véri­ta­ble fête, et je ne suis pour­tant pas du genre à pour­rir dans ma bib­lio­thèque. Il con­vient de bien savoir dis­tinguer une chose de sa représen­ta­tion. Je ne dirai jamais, moi, que le moteur du libéral­isme est l’idéologie du désir ; car c’est bien plutôt le plaisir qui gère les rouages économiques, poli­tiques et méta­physiques de notre société. Or, le plaisir n’est pas l’aboutissement du désir, mais son assas­si­nat pur et sim­ple. Franche­ment, regardez cinq min­utes autour de vous : vous en voyez beau­coup, vous, des gens qui sont habités par le désir de quoi que ce soit (et notam­ment de la révo­lu­tion) ? Tout le monde est totale­ment éteint, fatigué, usé, abîmé en secret par l’avalanche de plaisirs for­cés… Nous vivons dans l’Empire de la satiété, et plus du tout dans le Roy­aume de la saveur. »

Lau­rent James, Video­drom, 3012.
(Légende: Mosaïque, M.C. Escher, 1957)

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