Vivre sans temps mort et jouir sans entrave

« Le trait prin­ci­pal, et déter­mi­nant tous les autres, par lequel le gauchisme pré­fig­u­rait ce qui allait devenir en une trentaine d’années la men­tal­ité dom­i­nante des nou­velles généra­tions, partout inculquée et sociale­ment val­orisée, est donc pré­cisé­ment celui qui avait été reconnu comme car­ac­téris­tique de la men­tal­ité total­i­taire: la capac­ité d’adaptation par la perte de l’expérience con­tinue du temps. L’aptitude à vivre dans un monde fic­tif, où rien n’assure la pri­mauté de la vérité par rap­port au men­songe, découle évidem­ment de la dés­in­té­gra­tion du temps vécu en une pous­sière d’instants: celui qui vit dans un tel temps dis­con­tinu est délivré de toute respon­s­abil­ité vis-à-vis de la vérité, mais aussi de tout intérêt à la faire val­oir. […]

Pour apprécier à sa juste valeur la part du gauchisme dans la créa­tion du novhomme et dans la réqui­si­tion de la vie intérieure, il suf­fit de se sou­venir qu’il est car­ac­térisé par le dén­i­gre­ment des qual­ités humaines et des formes de con­science liées au sen­ti­ment d’une con­ti­nu­ité cumu­la­tive dans le temps (mémoire, opiniâtreté, fidél­ité, respon­s­abil­ité, etc.); par l’éloge, dans son jar­gon pub­lic­i­taire de «pas­sions» et de «dépasse­ments», des nou­velles apti­tudes per­mises et exigées par une exis­tence vouée à l’immédiat (indi­vid­u­al­isme, hédon­isme, vital­ité oppor­tuniste); et enfin par l’élaboration des représen­ta­tions com­pen­satri­ces dont ce temps invertébré créait un besoin accru (du nar­cis­sisme de la «sub­jec­tiv­ité» à l’intensité vide du «jeu» et de la «fête»).

Puisque le temps social, his­torique, a été con­fisqué par les machines, qui stock­ent passé et avenir dans leurs mémoires et scé­nar­ios prospec­tifs, il reste aux hommes à jouir dans l’instant de leur irre­spon­s­abil­ité, de leur super­fluité, à la façon de ce qu’on peut éprou­ver, en se détru­isant plus expédi­tive­ment, sous l’emprise de ces drogues que le gauchisme ne s’est pas fait faute de louer. La lib­erté vide revendiquée à grand ren­fort de slo­gans ent­hou­si­astes était bien ce qui reste aux indi­vidus quand la pro­duc­tion de leur con­di­tions d’existence leur a défini­tive­ment échappé: ramasser les rognures de temps tombées de la méga­ma­chine. Elle est réal­isée dans l’anomie et la vacuité élec­trisée des foules de l’abîme, pour lesquelles la mort ne sig­ni­fie rien, qui n’ont rien à per­dre, mais non plus rien à gag­ner, «qu’une orgie finale et ter­ri­ble de vengeance» (Jack Lon­don). »

L’abîme se repe­u­ple, Jaime Sem­prun, 1997.
Légende: Crack House, Michael Fis­cha, 1989.

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