Haïr plus longtemps

« Ils étaient dans le fond — les hommes et les élé­ments de la nature — des choses placées dans un même espace, mais qui ne partageaient pas un seul instant his­torique. La nature, d’ailleurs, n’avais pas d’histoire, tout se répé­tait : les élé­ments con­crets du paysage n’avaient pas encore inventé la roue, tan­dis que les hommes, eux, avaient fab­riqué depuis longtemps des avions de chasse. De fait, l’histoire de la nature en était au point zéro, elle n’avait pas encore démarré, le deux­ième jour ne s’était pas encore levé, elle en était tou­jours au pre­mier matin : la nature n’a pas encore inventé le feu avait cou­tume de dire Lenz, reprenant à son compte une idée de son père, Fred­erich Buchmann.

Il n’y avait pas la moin­dre dif­férence his­torique entre le vent qu’il pou­vait sen­tir en ce moment depuis la fenêtre de l’hôpital et le vent qui avait touché le vis­age d’un empereur romain. Mais cette immua­bil­ité n’était pas un signe de faib­lesse. Au con­traire, l’imperméabilité à l’histoire, aux change­ments, était la grande arme de la nature, et en ce sens, c’est là que résidait le dan­ger qu’elle représen­tait : la pointe qui brûlait. Par ailleurs, si les matéri­aux et la façon de les trans­former au moyen d’utiles méth­odes de tor­ture — tor­sion, dis­so­lu­tion, fusion — avaient évolué, les pas­sions humaines, quant à elles, n’avaient pas pro­gressé d’un iota. Pas le moin­dre sen­ti­ment nou­veau n’était apparu dans la généra­tion de Lenz. Con­traire­ment à ce qu’énonçait la sen­tence biblique, il y avait des choses nou­velles sous le soleil ; en revanche, c’était sous la peau qu’il n’y avait rien de nou­veau. Le cœur menait les mêmes com­bats et était tra­versé des mêmes doutes que sous l’Antiquité.

Évidem­ment, la tech­nique et la médecine, dont il était un fidèle porte-drapeau, per­me­t­taient la pro­lon­ga­tion des pas­sions ; ce qui pour Lenz sig­nifi­ait seule­ment que l’être humain pou­vait désor­mais haïr plus longtemps. L’allongement de la durée de vie, ce sur­plus d’existence, représen­tait aux yeux de Lenz une péri­ode sup­plé­men­taire d’incubation de la haine, de la dis­sen­sion et du désac­cord entre les êtres humains à pro­pos de leurs opin­ions, de leurs objec­tifs, de leurs désirs et de leurs cou­tumes. Pour Lenz, il était entendu, à chaque fois qu’il sauvait quelqu’un par une opéra­tion chirur­gi­cale, qu’il sauvait sta­tis­tique­ment un homme ; et les sta­tis­tiques étaient une forme exacte de man­i­fes­ta­tion de l’indifférence. »

Appren­dre à prier à l’ère de la tech­nique, Gonçalo M. Tavares, 2007.
Légende: Loner, Roger Ballen, 2001.

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