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Il n’y a nulle part où aller

« — Les quinze jours d’attente, dit Ter­rier, je veux les passer en Océanie.
– Mais pourquoi ? demanda Cox, avec un éton­nement sincère.
– Parce que je ne vois rien de mieux. Où est-ce que vous iriez, vous, à ma place ?
– Je ne bougerais même pas.
– Ça ne m’étonne pas.
– Vous êtes stu­pide, Chris­t­ian, dit Cox avec une espèce de colère. Vous êtes un crétin. Je ne bougerais pas d’ici où de n’importe quel endroit où je me trou­verais, parce qu’il n’y a plus aucun endroit qui soit mieux qu’un autre, sauf les pays com­mu­nistes qui sont encore pires. Il n’y a plus aucun endroit qui soit bien, vous ne com­prenez pas ça ? Ah non, je ne bougerais même pas ! répéta-t-il avec force. Il n’y a nulle part où aller. »

La Posi­tion du tireur couché, Jean-Patrick Manchette, 1981.
Légende : Le Dernier saut, Edouard Luntz, 1970.

Berlin a jamais fait rire


« cette ville a déjà bien souf­fert… que de trous, et de chaussées soulevées ! (…) il paraît à Hiroshima c’est beau­coup plus pro­pre, net, tondu… le ménage des bom­barde­ments est une sci­ence aussi, elle n’était pas encore au point… (…) ce qu’était assez curieux c’est que sur chaque trot­toir, tous les décom­bres, poutres, tuiles, chem­inées, étaient amon­celés, impec­ca­bles, pas en tas n’importe com­ment, chaque mai­son avait ses débris devant sa porte, à la hau­teur d’un, deux étages… et des débris numérotés !… que demain la guerre aille finir, subit… il leur faudrait pas huit jours pour remet­tre tout en place… Hiroshima ils ne pour­raient plus, le pro­grès a ses mau­vais côtés… là Berlin, huit jours, ils remet­taient tout debout ! (…) là vous voyez un peu­ple s’il a l’ordre inné… (…) Paris aurait été détruit vous voyez un peu les équipes à la recon­struc­tion !… ce qu’elles feraient des briques, poutres, gout­tières !… peut-être deux, trois bar­ri­cades ?… encore !… là ce triste Berlin, je voy­ais dabs, daronnes, dans mes prix, et même plus vio­ques, dans les soixante-dix, quatre-vingts… et même des aveu­gles… absol­u­ment au boulot… (…) pas de laisser-aller !… pluie, soleil, ou neige Berlin a jamais fait rire, per­sonne ! un ciel que rien peut égayer, jamais… déjà à par­tir de Nancy, vous avez plus rien à atten­dre… que de plus en plus d’ennuis, sérieux, énormes labeurs, transes de tristesse, guer­res de sept ans… mille ans… tou­jours !… regardez leurs vis­ages !… même leurs eaux !… leur Spree… ce Styx des teu­tons… comme il passe, inex­orable, lent… si limoneux, noir… que rien que le regarder il couperait la chique, l’envie de rire, à plusieurs peu­ples… on le regar­dait du para­pet, nous là, Lili, moi, Bébert… »

Louis-Ferdinand Céline, Nord, 1960.

Pauv’ tâche

« Ces titres, ces signes moné­taires, expri­ment toute l’armature sociale de la vie d’Antoine Bloyé : à sa mort, des fiches déposées au ser­vice des pen­sions de la Com­pag­nie, rue de Lon­dres, tien­dront lieu des mémoires que les hommes de son espèce n’écrivent pas : toute la sub­stance de la vie est cachée sous ces lignes — toutes les réu­nions avec d’autres hommes, toute la soli­tude, tous les moments d’enthousiasme, de dépres­sion, tout l’orgueil, toute l’humiliation, le tra­vail, le loisir, la fatigue, la décep­tion, les ren­con­tres avec la mort, et ce qu’Antoine nomme, docile­ment, comme ses sem­blables, le Devoir, le devoir de faire son métier, le devoir d’être fidèle à sa femme, le devoir d’élever son fils, le devoir de faire marcher dans leur sil­lon les ouvri­ers, le devoir d’être du côté des maîtres, le devoir d’achever “sa tâche” avant de mourir… Mais quelle tâche ? »

Antoine Bloyé, Paul Nizan, 1933.
Légende : Il Posto, Ermanno Olmi, 1961.

Une arme, il faut l’assumer

« Depuis quelques temps, je porte mon 38 en per­ma­nence dans un hol­ster d’épaule. L’ajuster, véri­fier le bar­il­let et m’admirer dans le miroir font par­tie des rites matin­aux. Je me sens bien. Je suis le plus beau, le plus fort, et ce truc froid sous mon ais­selle, c’est la puis­sance. C’est la mort aussi, et j’en suis con­scient. C’est mon choix. LIRE LA SUITE

Presque tous les hommes se posent cette question

« Le cou­ple forme un seul être tourné vers le dehors : les gens mar­iés dis­ent : “Nous ne faisons plus qu’un…” et ils con­fondent avec l’amour leur unité d’intérêts, de recettes, de dépenses, d’économies, de juge­ments, de phrases toutes faites… On cède si prompte­ment à l’habitude de cette fausse unité, on se dit si vite qu’on est comme les deux doigts de la main, qu’on a l’illusion de bien se con­naître. Mais les deux doigts de la main ne sont pas si intimes, ni si sim­ples… Les gens qu’on con­naît dis­ent : “Quel petit ménage uni!” Uni, parce qu’on fait les comptes ensem­ble ! Les par­ents s’attendrissent : “Comme ils s’aiment!” Et les époux s’embrassent : il faut bien faire plaisir aux familles… LIRE LA SUITE

Un monde sans joie

« Tous les mou­ve­ments con­certés de l’industrie et des fleuves, des voies fer­rées et des grandes lignes mar­itimes achevaient d’arracher Antoine au sil­lon ter­rien où il avait germé, et d’où il avait été ébranlé avant l’âge. Il se sen­tait pau­vre, il con­nais­sait de bonne heure cette ambi­tion douloureuse des fils d’ouvriers qui voient s’entrouvrir devant eux les portes d’une nou­velle vie. Com­ment se refuseraient-ils à aban­don­ner le monde sans joie où leurs pères n’ont pas eu leur con­tent de res­pi­ra­tion, de nour­ri­t­ure, le con­tent de leur loisir, de leurs amours, de leur sécu­rité ? Le mal­heur c’est qu’ils oublieront ce monde prompte­ment et se fer­ont les enne­mis de leurs pères. Antoine n’imaginait plus à quinze ans que son avenir pût se dérouler ailleurs que dans les régions où réson­nent les plaques de tôle, où l’on rive, où l’on frappe, où les sirènes à vapeur met­tent le ciel en lam­beaux, et où gran­dis­sent les hauts squelettes des chantiers. Il s’y voy­ait naïve­ment sous la fig­ure d’un chef. L’indifférence, la pas­siv­ité paysannes qu’il avait d’abord absorbées par tous les pores sous les arbres, au pied des collines usées du Fin­istère, s’évanouissaient à chaque mise en marche de moteur, à chaque départ de bateau, à chaque démar­rage de train. »

Antoine Bloyé, Paul Nizan, 1933.
Légende : La Bête humaine, Jean Renoir, 1938.

Haïr plus longtemps

« Ils étaient dans le fond — les hommes et les élé­ments de la nature — des choses placées dans un même espace, mais qui ne partageaient pas un seul instant his­torique. La nature, d’ailleurs, n’avais pas d’histoire, tout se répé­tait : les élé­ments con­crets du paysage n’avaient pas encore inventé la roue, tan­dis que les hommes, eux, avaient fab­riqué depuis longtemps des avions de chasse. De fait, l’histoire de la nature en était au point zéro, elle n’avait pas encore démarré, le deux­ième jour ne s’était pas encore levé, elle en était tou­jours au pre­mier matin : la nature n’a pas encore inventé le feu avait cou­tume de dire Lenz, reprenant à son compte une idée de son père, Fred­erich Buch­mann. LIRE LA SUITE

Une mode insensée

« — Tout, dans les femmes, doit avoir un sexe, l’habillement, la coif­fure, la chaus­sure, surtout la chaus­sure, qui doit être d’autant plus soignée que c’est en elle-même, la par­tie la moins agréable de l’habillement. II est très impor­tant pour les mœurs, très impor­tant pour les femmes, que leur habille­ment tranche avec le nôtre ! Elles perdraient de leurs attraits par le rap­proche­ment. Mais sup­posons qu’elles n’en perdis­sent pas, et qu’elles com­mu­ni­quassent au con­traire leur charme de sexe à l’habillement des hommes ! il en résul­terait un grave incon­vénient pour les mœurs… LIRE LA SUITE

Le Feu de la Saint-Jean

« J’aime quelque­fois autant la folie des anciens usages ou leur sim­p­lesse bonace, pourvu qu’ils ne soient pas nuis­i­bles, que la sagesse des nouveaux.

C’était le soir de la veille de Saint-Jean. Tout le monde allait à la Grève voir tirer un feu mesquin ; du moins tel était le but du grand nom­bre. Mais cer­taines gens en avaient un dif­férent. Les filous regar­daient cette fête comme un béné­fice annuel ; d’autres, comme une facil­ité pour se livrer à un lib­erti­nage bru­tal. Toutes les occa­sions d’attroupement, quelles qu’elles soient, devraient être sup­primées, à cause de leurs incon­vénients. Du Hameauneuf m’accompagnait, sans que je le susse. Je l’aperçus à l’entrée du quai de Gesvres. Nous marchâmes ensem­ble : — Si vous voulez observer, me dit il, il faut un peu vous exposer. Ce n’est pas à la lisière de la tourbe que rien se passe, avançons. » Je sen­tis qu’il n’avait pas tort, et quelque répug­nance que j’y eusse, je perçai la foule à la suite de mon con­duc­teur. LIRE LA SUITE

Quelle est donc la cause de ce sentiment destructeur ?

« Il n’est pas d’être dans la nature qui ne soit méchant. Tout indi­vidu aime à faire du mal, à détru­ire son sem­blable et les autres êtres. Les her­bi­vores même ne sont pas inno­cents ; ils frap­pent, ils mor­dent, ils écrasent. L’homme aime à détru­ire pour détru­ire. Mille fois je me suis senti le cruel désir de tuer une belle grosse mouche à miel noire ou bour­don qui venait sucer à ma fenêtre les fleurs des pyra­mi­dales et j’avais besoin de la réflex­ion pour m’en empêcher. Quelle est donc la cause de ce sen­ti­ment destruc­teur qui est naturel à tous les êtres ? Est-ce la con­ser­va­tion per­son­nelle aux dépens des autres exis­tences ? Est-ce une impul­sion de la nature, qui, en même temps qu’elle viv­i­fie tout, veut que tout cesse et met autant de moyens de destruc­tion que de pro­duc­tion ? Il faut le croire. Qu’est ce donc que la vertu, dans l’homme social ? C’est l’effet d’un sen­ti­ment moral et fac­tice, fondé sur la réciproc­ité, qui nous fait con­tin­uelle­ment sur­mon­ter la nature pour faire du bien aux autres. Est-ce unique­ment le goût du plaisir ou le désir de la prop­a­ga­tion qui fait que tant d’hommes cherchent à dégrader les filles, les femmes ? Non : dans le régime social, c’est un sen­ti­ment d’ogre, un sen­ti­ment oppres­sif qui porte des êtres cru­els à plonger dans la pros­ti­tu­tion dégradante, à per­dre, pour la société, une jeune infor­tunée qui d’abord excita leur admi­ra­tion, puis leurs désirs brutaux… »

Les Nuits de Paris, Nico­las Edme Res­tif de la Bre­tonne, 1788.
Légende : Park­ings vio­lents, Guil­laume Bres­son, 2010.