La culture du bla-bla

« Elle par­lait à tort et à tra­vers. Elle fait par­tie de cette cul­ture débile du bla-bla. De cette généra­tion qui est fière de son manque de pro­fondeur. Tout est dans la sincérité du numéro. Sincère, mais vide, totale­ment vide. C’est une sincérité qui part dans tous les sens, une sincérité pire que le men­songe, une inno­cence pire que la cor­rup­tion. Quelle avid­ité ça cache, cette sincérité, et ce jar­gon ! Ce lan­gage extra­or­di­naire qu’ils ont tous, et on dirait qu’ils y croient, quand ils par­lent de leur manque de valeur, alors qu’en dis­ant ça ils esti­ment au con­traire avoir droit à tout. Cette impu­dence qu’ils bap­tisent fac­ulté d’amour, l’avidité bru­tale qu’ils cam­ou­flent sous la pré­ten­due “perte de leur estime de soi”. Hitler aussi man­quait d’estime de soi. C’était son prob­lème. L’arnaque que ces jeunes ont mon­tée ! Cette mise en scène de la moin­dre émo­tion. Leurs “rela­tions”. Ma rela­tion. Il faut que je clar­i­fie ma rela­tion. Dès qu’ils ouvrent la bouche, j’ai envie de grimper aux rideaux. Tout leur dis­cours est un flo­rilège des con­ner­ies qui ont traîné ces quar­ante dernières années. La clô­ture nar­ra­tive. Autre cliché, tiens. Mes étu­di­ants n’arrivent pas à maîtriser leur pen­sée. La clô­ture nar­ra­tive ! Ils sont polar­isés sur le récit con­ven­tion­nel avec com­mence­ment, milieu et fin — toute expéri­ence ambiguë qu’elle soit, si épineuse, si mys­térieuse, doit se prêter à ce cliché de présen­ta­teur télé nor­matif et bien-pensant. Le pre­mier qui me parle de clô­ture nar­ra­tive, je vous le recale. Je vais leur en don­ner, moi, de la clô­ture nar­ra­tive, leur chapitre est clos. »

« La tyran­nie des con­ve­nances. En ce milieu d’année 1998, lui-même demeu­rait incré­d­ule devant le pou­voir et la longévité des con­ve­nances améri­caines ; et il con­sid­érait qu’elles lui fai­saient vio­lence ; le frein qu’elles imposent tou­jours à la rhé­torique offi­cielle ; l’inspiration qu’elles pro­curent à l’imposture per­son­nelle ; la per­sis­tance presque partout, de ces ser­mons moral­isa­teurs dévir­il­isants que Mencken nomme le cré­tin­isme, Philip Wylie le Momisme, et les Européens, sans souci d’exactitude his­torique, le Puri­tanisme améri­cain ; que Ronald Rea­gan est ses pairs nom­ment les valeurs essen­tielles de l’Amérique et qui main­tient sa juri­dic­tion impéri­al­iste en se faisant passer pour autre chose – pour n’importe quoi, sauf ce qu’il est. La force des con­ve­nances est pro­téi­forme, leur dom­i­na­tion se dis­simule der­rière mille masques : la respon­s­abil­ité civique, la dig­nité des wasps, les droits des femmes, la fierté du peu­ple noir, l’allégeance eth­nique, la sen­si­bil­ité éthique des Juifs, avec toute sa charge émo­tive. A croire que non seule­ment Marx, Freud, Dar­win, Staline, Hitler ou Mao n’ont jamais existé, mais que, pire encore, Sin­clair Lewis n’a jamais existé. On croirait, se dit-il, que Bab­bitt n’a jamais été écrit. C’est à croire que la con­science est restée imper­méable à tout embryon de réflex­ion et d’imagination sus­cep­ti­ble de la per­turber. Un siè­cle de destruc­tion sans précé­dent dans son ampleur vient de s’abattre comme un fléau sur le genre humain – on a vu des mil­lions de gens con­damnés à subir pri­va­tions sur pri­va­tions, atroc­ités sur atroc­ités, maux sur maux, la moitié du monde plus ou moins assu­jet­tie à un sadisme pathologique por­tant le masque de la police sociale, des sociétés entières régies, entravées par la peur des per­sé­cu­tions vio­lentes, la dégra­da­tion de la vie indi­vidu­elle mise en œuvre sur une échelle incon­nue dans l’histoire, des nations brisées, asservies par des crim­inels idéologiques qui les dépouil­lent de tout, des pop­u­la­tions entières démoral­isées au point de ne plus pou­voir se tirer du lit le matin, sans la moin­dre envie d’attaquer leur journée… »

La Tâche/The Stain, Philip Roth, 1998.

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