Le Monde du Mondo

Haï par les uns, détesté par les autres, le Mondo a fêté sa cinquan­tième année. Le choc­u­men­taire, dis­cret depuis les années 80, s’apprête à pousser un dernier râle. Jeptha, un réal­isa­teur ital­ien, veut met­tre son poing final à l’histoire avec un film évidem­ment inti­t­ulé «Made in Italy».

Mondo: Genre de cinéma d’exploitation car­ac­térisé par une approche pseudo-documentaire très crue, dont le mon­tage et le choix des images met­tent en avant un aspect racoleur ou choquant du thème (en priv­ilé­giant par exem­ple l’exotisme, le sexe et la vio­lence).

Cette intro­duc­tion au genre est parue dans le #116 de Trois Couleurs.

Ci-dessous, les inter­views inté­grales de Sébastien Gayraud et Maxime Lachaud, auteurs du livre Mondo Movies et films de can­ni­bales — Reflets dans un œil mort et celle de Jephta, réal­isa­teur de Made In Italy, un mondo-snuff qui sor­tira prochaine­ment, s’il parvient à rester vivant.

Le Mondo est un genre rel­a­tive­ment haï et décon­sid­éré. Pourquoi ?
Sébastien Gayraud: Dès le départ, en effet, le genre a créé la polémique, en grande par­tie à cause de sa vio­lence mais pas seule­ment. La cri­tique de l’époque dénonçait la nature fal­si­fi­ca­trice de ses images, qui trahis­sait selon eux le but orig­inel du cinéma doc­u­men­taire, expli­ca­tion qui à notre avis ne tient pas la route face à une analyse sérieuse. En fait, on reprochait au Mondo de faire du com­merce en mon­trant des scènes qui offen­saient les bonnes con­sciences. Jacopetti et Pros­peri, les pio­nniers du genre, pro­je­taient à la face du pub­lic une vision si noire qu’elle ne pou­vait que déclencher l’hostilité. On peut dire en tout cas que la haine que sus­cite le genre ne s’est pas calmée avec le temps, bien au con­traire. L’accusation de racisme, de fas­cisme et d’exploitation humaine est tou­jours présente dans les com­men­taires. Il sem­blerait que ce qui reste le pro­pos cen­tral du Mondo, à savoir mon­trer l’humain sous un angle cynique, moqueur et volon­tiers mis­an­thrope, passe encore moins bien dans les années 2000 qu’il ne pas­sait dans les années 60.

Maxime Lachaud: Si le genre a été haï et le reste c’est avant tout parce qu’il mon­tre une réal­ité que per­sonne ne veut voir, représen­ter l’être humain comme une mar­i­on­nette de car­naval dans cette grande pièce de théâtre qu’est la vie sur terre sem­ble aller à l’encontre de ce que cer­taines per­son­nes cherchent en allant dans une salle de cinéma. On en revient tou­jours à cet éter­nel débat entre le laid et le beau, entre le sub­lime et le grotesque. Le Mondo va chercher dans ces ter­ri­toires tabous que l’on ne veut voir : la mal­adie, la mort, la muti­la­tion, la vieil­lesse, le sexe triste et les per­ver­sions sex­uelles, l’exploitation de l’homme par l’homme, la bes­tial­ité, etc. En con­frontant ces images à des musiques grandioses ou des scènes de tourisme exo­tiques, les réal­isa­teurs cher­chaient à provo­quer des émo­tions fortes chez le pub­lic, du “sen­sa­tion­nal­isme” au bon sens du terme. Il ne faut pas oublier que des ambu­lances attendaient à la sor­tie des salles lors de cer­taines pro­jec­tions. Le but de ces cinéastes n’était pas de se faire aimer, mais de pro­poser une esthé­tique inédite, brouil­lant les pistes entre infor­ma­tion et divertissement.

Y a t-il tou­jours un pub­lic pour le Mondo ? A t-il pro­fondé­ment changé depuis les années 60 ?
SG: Il est assez dif­fi­cile, cinquante ans après, de se faire une idée exacte du pub­lic des années 60. C’était vraisem­blable­ment un pub­lic pop­u­laire qui venait chercher de l’exotisme et des sen­sa­tions fortes dans les salles obscures. C’est là où il y a une dif­férence fon­da­men­tale avec le pub­lic actuel, qui s’éloigne de plus en plus du cinéma, est sat­uré en per­ma­nence de vidéos et de mul­ti­mé­dia et pour qui la con­som­ma­tion d’images choc est dev­enue une réal­ité banale. Il est évi­dent que, pour cette rai­son, le Mondo a depuis longtemps perdu sa rai­son d’être et qu’il serait impos­si­ble de le replacer dans le con­texte con­tem­po­rain. Néan­moins, les quelques pro­jec­tions et débats aux­quels nous avons eu la chance de par­ticiper prou­vent qu’il reste mal­gré tout une cer­taine curiosité autour de ces films un peu mau­dits, invis­i­bles et par­fois un vrai plaisir à les redé­cou­vrir. Cela con­cerne un petit groupe de pas­sion­nés, plus qu’un « pub­lic » au sens entendu du terme.

ML: Nous avons pu ren­con­trer des per­son­nes ayant assisté à des pro­jec­tions de ces films dits “inter­dits” dans les années 60 ou 70 et ils venaient de tous les milieux, ces longs métrages en appelant à un voyeurisme pri­maire qui con­cerne tout être humain, surtout à une époque où ce genre d’images n’étaient pas représen­tées à la télévi­sion. Le pub­lic aujourd’hui est tout aussi varié. Lors des pro­jec­tions que nous avons ani­mées, nous avons con­staté un pub­lic assez jeune, adepte des blogs de télécharge­ments ou étu­di­ants en art ou en anthro­polo­gie, mais pas que. Il y avait aussi des pro­fesseurs, des infor­mati­ciens, des agricul­teurs, des psy­ch­an­a­lystes, des musi­ciens, des chômeurs, un peu de tout. En revanche, ils regar­dent tous ces films avec la même curiosité avec laque­lle on regar­dait les films muets quand on était enfant, comme les témoignages d’une époque révolue et des objets de réflex­ion quant à ce qui a été et ce qui n’est plus. Le Mondo pos­sède cette capac­ité indé­ni­able à nous faire penser notre présent et notre rap­port à l’information et aux médias, même si cer­taines réal­i­sa­tions datent d’il y a une cinquan­taine d’années en arrière. Gualtiero Jacopetti voulait trou­ver un lan­gage doc­u­men­taire à l’image de la vie, imprévis­i­ble, per­tur­bant, on peut dire qu’il a réussi, car ces œuvres restent éton­nam­ment vivantes!

Qu’est ce qui a tué le Mondo selon vous ? Le boom de la VHS, les fausses suites (extra-italiennes), les snuff movies, la télé-réalité, Inter­net ? Le  Mondo pré­fig­u­rait déjà tout ça finale­ment.
SG: La télévi­sion et la vidéo ont bien sûr joué un grand rôle dans l’extinction du genre. D’un côté, le genre avait atteint sa lim­ite dans la surenchère avec la série des Face à la Mort dès 1977 qui ouvrait la porte aux Death movies qui évac­uaient l’exotisme pour se con­cen­trer sur l’unique représen­ta­tion de la mort. Il était dif­fi­cile d’aller plus loin après ça, à moins de bas­culer dans le snuff. De l’autre côté, il y avait l’évolution d’une société qui tolérait de moins en moins ces représen­ta­tions des pays du Tiers-monde tein­tées de colo­nial­isme. C’était l’avènement du poli­tique­ment cor­rect, de la cul­ture bio et new age, etc. Enfin, il y avait aussi la muta­tion d’un cinéma qui se stan­dard­i­s­ait au for­mat des block­busters améri­cains et qui avait étouffé ces sys­tèmes de pro­duc­tions par genre comme en Italie. Con­crète­ment, le Mondo était mort bien avant l’avènement du mul­ti­mé­dia. Dès le milieu des années 80, il n’avait finan­cière­ment plus les moyens d’exister.

ML: Il reste encore éton­nant de voir que des pro­duc­teurs comme Alfredo Grimaldi (à qui l’on doit notam­ment cer­tains films de Fellini et les west­erns spaghetti de Ser­gio Leone) ait pu financer des réal­isa­teurs comme les frères Cas­tiglioni. Plus per­sonne ne met­trait des sommes d’argent colos­sales dans ce genre de pro­duc­tions. Déjà, à l’époque, les pro­duc­tions qui copi­aient le mod­èle Mondo Cane souf­fraient par­fois de bud­gets bien moin­dres. Bien sûr la télévi­sion, le boom de la VHS ont fait du mal au genre. Mais aussi qu’était-il pos­si­ble de faire après un film ter­mi­nal comme Can­ni­bal Holo­caust de Rug­gero Deodato? Même si cer­tains n’y ont vu qu’un sim­ple film d’horreur de série Z, ce film était à la fois une satire et un hom­mage au genre. Les clins d’œil sont nom­breux, et ce n’est pas un hasard si la musique a été assurée par Riz Ortolani. Ce long métrage sorti en 1980, plus que tout autre, a parachevé deux décen­nies de “choc­u­men­taires” où il fal­lait aller tou­jours plus loin, comme dans une quête impos­si­ble et pathétique.

En dépit de sa nature ambiguë et de son voyeurisme facile, le Mondo a eu, à un moment donné, un rôle poli­tique (incor­rect), avec des films comme Africa Addio ou Addio Zio Tom
SG: Les réal­isa­teurs de Mondo de la pre­mière généra­tion avaient pour point com­mun d’appartenir à une classe bour­geoise ital­i­enne qui, par atavisme, avait une vision très colo­nial­iste des pays non occi­den­taux. Ils fil­maient donc ces pays comme ils les perce­vaient, à savoir comme des con­trées un peu mag­iques de romans d’aventures. Mais là ou Jacopetti et Pros­peri se sont démar­qués de leurs con­tem­po­rains, c’est en prenant ouverte­ment parti con­tre la manière dont la décoloni­sa­tion africaine se pro­dui­sait sous leurs yeux. Dans le con­texte de le fin des années 60, c’était un point de vue con­sid­éré comme inac­cept­able par l’intelligentsia de gauche, d’où les vio­lences et les procès que Africa Addio a engen­dré. Addio Zio Tom a repro­duit la même polémique en trai­tant de l’esclavage des pop­u­la­tions noires aux États-Unis. Là encore, la manière dont ils traitaient le sujet fut jugée insup­port­able par la cri­tique car elle ne cadrait pas avec l’idéologie dom­i­nante de l’époque (et cela reste encore plus vrai aujourd’hui). 1968 a mar­qué une frac­ture entre l’ancienne généra­tion con­ser­va­trice et les mou­ve­ments lib­er­taires, mou­ve­ments dont se sont par ailleurs moqués bon nom­bre de Mondos.

ML: L’ironie ultime est que les réal­isa­teurs avaient réal­isé Addio Zio Tom pour se détacher de l’image de tor­tion­naires racistes qu’on leur avait col­lée sur le dos. C’est tout le con­traire qui se pro­duisit. On y vit une pure et sim­ple inci­ta­tion à la haine. Donc inutile de pré­ciser que leur pen­sée poli­tique était à mille lieues des courants dom­i­nants de l’époque. Nous ne pour­rions revenir ici dans les détails sur le procès qui s’est tenu et où Gualtiero Jacopetti a été accusé de com­plic­ité de meurtre sur le tour­nage d’Africa Addio (il fut acquitté, nous pré­cisons) mais, déjà à cette époque, le fan­tasme de la mort orchestrée pour les besoins de l’image sen­sa­tion­nelle était dans les esprits. Le film La Cible dans l’Oeil (1967) de Paolo Cavara, le troisième lar­ron à l’origine du film fon­da­teur Mondo Cane, offre déjà une réflex­ion sur cette quête de l’image-choc à tout prix, bien avant que le terme “snuff” ne soit pop­u­lar­isé dans la sec­onde moitié des années 70.

Com­ment les ital­iens tra­di­tion­nels ont perçu les Mondo à l’époque ? Ces cinéastes se posi­tion­naient con­tre le néo-réalisme ?
SG: En fait, c’est une prob­lé­ma­tique plus com­plexe que cela. Le Mondo ne s’opposait pas tant que ça au néo-réalisme (Deodato, par exem­ple, avait tra­vaillé avec Rosselini et revendi­quait son influ­ence dans le côté cru de l’image) mais plutôt à une cer­taine forme de doc­u­men­taire tel qu’il était conçu par la cri­tique européenne et notam­ment française. Freddy Buache, par exem­ple, dis­ait claire­ment que l’Italie était inca­pable de pro­duire du doc­u­men­taire décent. Le pub­lic ital­ien, lui, y voy­ait surtout l’occasion d’avoir accès à de images tabous et éro­tiques que l’on ne pou­vait pas voir ailleurs. L’un des pro­to­types du genre, Mondo di Notte de Luigi Vanzi, avait ainsi battu en ter­mes d’entrées tous les grands films de l’époque, en présen­tant des scènes de striptease inter­dites par les autorités catholiques. Bien qu’ayant ses racines dans le cinéma pop­u­laire, le Mondo avait aussi son pen­dant con­ceptuel et expéri­men­tal. Il a inspiré notam­ment des artistes comme Jim G. Bal­lard, Pasolini ou plus récem­ment Lars Von Trier.

ML: Le mondo ne s’oppose pas au néo-réalisme, ses racines sont juste ailleurs. On peut en trou­ver les prémices dans les films d’explorateurs des années 20 et 30, les films de jun­gle, le photo-reportage, les films sexy ital­iens mais aussi dans les courants d’avant-garde. Il est intéres­sant de voir qu’en même temps que Jacopetti et ses com­pères met­taient en place une esthé­tique du col­lage visuel, William S. Bur­roughs et Brion Gysin expéri­men­taient la tech­nique du cut-up. Les suiveurs ont sou­vent oublié cette dimen­sion très arty et intel­lectuelle pour n’en garder que le pré­texte à mon­trer des seins nus et des per­son­nages dégénérés.

Y a t-il eu des Mondo pro­duits en France ?
SG: La pro­duc­tion française de Mondo dif­fère des pro­duc­tions ital­i­ennes, améri­caines ou même alle­man­des car son sys­tème était très dif­férent. La mai­son Eurociné reste bien sûr celle qui a le plus œuvré dans le genre mais on peut citer des co-productions franco-italiennes comme Ce Monde Inter­dit. Le prob­lème est qu’il existe en France un tabou autour de ces films qui rend dif­fi­cile la recherche d’informations. Les derniers titres des années 80, de loin les plus extrêmes, font l’objet de la part de ceux qui les ont faits d’un silence tenace. Chan­tal Las­bats, réal­isatrice des Inter­dits du monde, a ainsi d’abord refusé de nous par­ler, croy­ant que nous étions envoyés par Vidéo Gag ! Finale­ment, elle s’est rav­isée et nous a raconté l’histoire de son film, avec les messes noires filmées Porte de Pan­tin, les incur­sions dans les milieux SM parisiens et les rit­uels vau­dou au Togo qui tour­naient mal… A l’inverse, un réal­isa­teur comme Gilles Del­lanoy n’a jamais donné suite à nos demandes.

ML: Il faut pré­ciser que la France a eu son Mondo Cane avec le film L’Amérique Inso­lite (1960) de François Reichen­bach. Ce long métrage pourra sem­bler bien inno­cent aujourd’hui mais le réal­isa­teur met­tait en place une nou­velle forme d’esthétique car­nava­lesque qui en influ­encerait beau­coup. Il est d’ailleurs intéres­sant de voir que quinze ans plus tard il réalis­era le por­trait inversé de L’Amérique Inso­lite avec Sex O’Clock USA, dans lequel tous les codes du Mondo ont été inté­grés pour un spec­ta­cle pathé­tique et tragi-comique d’Américains réduits à un rap­port de maître-esclave dans des décors d’appartements sor­dides, de back rooms et de sex shops. Aujourd’hui un brin oublié, Reichen­bach a pour­tant mar­qué Les inter­dits du monde, de l’aveu même de la réal­isatrice, et d’autres exem­ples français du genre.

Quel est votre mondo préféré ? Le pire ?
SG: Comme dans tous les gen­res ciné­matographiques, il arrive par­fois que l’on préfère cer­tains petits films impar­faits à des chefs-d’œuvre incon­tourn­ables. C’est pourquoi je con­serve un faible pour La France Inter­dite, film des plus mal con­sid­érés mais qui, avec ses deux frères jumeaux que sont Les Inter­dits du Monde et Carré Blanc, forme une trilo­gie des années 80 assez fasci­nante d’étrangeté. Sinon, le pire pour moi reste Vir­ginité Inter­dite, autre film français qui fait la tournée des sex shops de Pigalle, une vraie purge celui-là dont je n’ai jamais vu la fin !

ML: Bien sûr, les films de Gualtiero Jacopetti et Franco Pros­peri (Mondo Cane, Africa Addio, Addio Zio Tom ou Mondo Can­dido) restent des films fasci­nants, dont on ne fera jamais le tour. Les doc­u­men­taires extrêmes des frères Cas­tiglioni nous ont égale­ment pro­fondé­ment mar­qués et c’est pour cela que nous avons souhaité ren­con­trer les réal­isa­teurs directe­ment dans leur cadre de vie en Lom­bardie, là où se trouve leur musée. Seul le film Nuova Guinea, l’Isola dei Can­ni­bali (1974) d’Akira Ide peut se van­ter de mon­trer quelques séquences aussi fortes que celles que l’on peut voir dans les cinq films des jumeaux milanais. A titre per­son­nel, j’ai une affec­tion très forte pour Des Morts de Thierry Zéno mais là encore s’agit-il vrai­ment d’un Mondo? Le réal­isa­teur s’en est défendu et il nous a pré­cisé, lorsque nous avons pu le ren­con­trer, qu’il existe un autre mon­tage du film qui juste­ment a essayé de gom­mer tous les codes qui auraient pu le lier au genre. Mon goût pour la thé­ma­tique mor­bide et les ambiances para­noïaques de fin du monde m’amène aussi à apprécier des titres commeThe Killing of Amer­ica (1982) et Dimen­sione Vio­lenza (1984). Dans un autre reg­istre, j’ai une grande ten­dresse pour les travaux vidéos de vieux groupes indus­triels du début des années 80, comme SPK notam­ment avec Despair (1982), car à tra­vers leur esthé­tique ils m’ont donné sans que je m’en rende compte les codes pour com­pren­dre ce lan­gage que je décou­vri­rai bien plus tard avec les Mondo movies. Le pire film, je ne l’ai en fait jamais vu car je n’ai jamais tenu plus de cinq min­utes, c’est le troisième épisode de la série des Traces of Death, tout sim­ple­ment car il y a une musique heavy metal et hard rock tout du long et que j’ai une aver­sion totale pour ce type de sons.

Où est la sub­ver­sion au cinéma aujourd’hui ?
SG: Cer­taine­ment pas en tout cas dans ce que les médias branchés regroupent sous des ter­mes comme « gore » ou « trash ». Aujourd’hui, la fausse provo­ca­tion est dev­enue un tel marché com­mer­cial qu’il est devenu impos­si­ble de trou­ver la moin­dre authen­tic­ité dans une pro­duc­tion où le poli­tique­ment cor­rect a tous nivelé. La réal­ité est qu’il serait impos­si­ble de tourner aujourd’hui bon nom­bre de films des années 60 et 70 en rai­son des nou­veaux tabous poli­tiques et soci­aux qui régis­sent le monde actuel. La cen­sure actuelle est invis­i­ble car elle se situe désor­mais en amont de la pro­duc­tion audio­vi­suelle. C’est pourquoi, s’il reste une quel­conque forme de sub­ver­sion, elle réside moins dans le rap­port à la vio­lence (qui est inté­grée depuis longtemps à la télévi­sion et dans les séries, notam­ment) que dans une cer­taine manière de con­tourner les clichés dom­i­nants pour aller vers une forme d’intelligence artis­tique. Cer­tains réal­isa­teurs actuels y parvi­en­nent, mais au prix de grandes dif­fi­cultés et d’une lutte per­ma­nente avec le pub­lic. On peut citer Nico­las Wind­ing Refn, dont le dernier film, Only God For­gives, impose une cer­taine exi­gence loin de ce que l’on attendait de lui, où dans un autre genre, une nou­velle auteur comme Katrin Gebbe dont le Tore Tanzt nous a par­ti­c­ulière­ment touchés…

ML: La sub­ver­sion aujourd’hui serait dans un cinéma qui ne donne pas de réponses, qui joue de l’ambiguïté, que serait mys­tique sans jamais tomber dans le social et le poli­tique­ment cor­rect, un cinéma qui sclérose les attentes, anéan­tit les codes préétab­lis. La surenchère d’A Ser­bian Film ou The Human Cen­tipede ne fait fig­ure aujourd’hui que de diver­tisse­ments grand-guignolesques. La pornogra­phie ou la mort ne choquent plus per­sonne, elles sont dev­enues des clichés. La sub­ver­sion c’est l’art de désta­biliser, c’est faire pénétrer le spec­ta­teur dans un monde ou une réflex­ion à laque­lle il ne veut pas faire face. C’est l’art aussi de s’immiscer dans des milieux dif­férents. Un film ne cho­quera pas tel pub­lic mais fera péter les plombs à d’autres. La sub­ver­sion ne se lim­ite donc pas seule­ment aux films mais aussi aux con­textes dans lesquels ils sont mon­trés. Une fois, j’ai assisté à une con­férence uni­ver­si­taire philosophique dans le cadre d’une salle de spec­ta­cle habituée aux con­certs de rock ou de techno, le pub­lic est entré dans une rage incon­trôlable devant quelque chose qu’ils jugeaient inad­mis­si­bles car crypté et trop com­plexe à com­pren­dre. C’est là que se situe le sub­ver­sif aujourd’hui, selon moi.



On ne sait pas grand chose à pro­pos de “Made in Italy” ni de son scé­nario. Pourquoi ce nom et pourquoi l’utilisation d’un pseu­do­nyme ?
Jephta: En dehors de notre pays, le “Made in Italy” est syn­onyme de qual­ité et d’élégance. Pour les Ital­iens, c’est une source de fierté. Dans notre film, nous allons mon­trer le revers de la médaille, et observer l’anatomie du pou­voir de destruc­tion ital­ien. Faits impens­ables, his­toires inac­cept­a­bles, pro­duc­tions abom­inables (comme celle qu’on peut déjà voir dans la bande-annonce) — une réal­ité exclu­sive­ment ital­i­enne. C’est ce “Made in Italy” dont les Ital­iens devraient avoir honte. Cer­tains pensent même que l’Apocalypse est un pro­duit ital­ien… Le pseu­do­nyme? Juste une ques­tion de sécu­rité. Avec notre tra­vail, nous nous sommes fait des enne­mis, capa­bles de tout.

Qu’est ce qui t’a donné envie de réaliser un Mondo en 2013 ? C’est ton pre­mier film ?
Je crois que la répu­ta­tion du Mondo s’est ruinée au fil du temps, avec l’apparition du shock­u­men­tary. Les pre­miers mondo films, ceux de Jacopetti, étaient trem­pés dans l’innovation, le courage, l’honnêteté et la lib­erté d’expression. Ça peut sem­bler para­doxal, mais j’attribue à ces films une sorte de pureté, une forme d’innocence ances­trale. Cela dit, “Made in Italy” n’est pas un film facile à classer. Pour racon­ter cer­taines his­toires, son squelette devait s’apparenter à celui d’un Mondo. Mais j’espère que le pub­lic peut saisir d’autres références ciné­matographiques. Mon film n’est pas un choix mais une voca­tion: je crois fer­me­ment que Made in Italy est un film néces­saire (il est actuelle­ment en post-production). Ce n’est pas mon pre­mier film. Nous sommes tous des pro­fes­sion­nels qui tra­vail­lons pour le cinéma et la télévi­sion, bien que générale­ment nous nous occupons de pro­duc­tions plus «digestes».

Tu as écris que ton pro­jet allait changer le rap­port entre Inter­net et le cinéma…
J’anticipe un peu. Un petit exem­ple, on peut voir une expéri­ence de survie que nous doc­u­men­tons en direct sur notre site Inter­net, à la page “Live”.

Qu’est ce qui a tué le Mondo selon toi ?
Dans les pre­miers Mondo, les images choquantes n’étaient pas gra­tu­ites. Elles fai­saient par­tie d’un lan­gage com­plexe et, à cer­tains égards, raf­finé. Mais, comme je l’ai dit, le genre a été repris par des mal­fai­teurs qui l’ont “dégénéré” en pro­duisant des choc­u­men­taires, des films où les images-choc représen­tent une fin en soi. Ce sont eux les véri­ta­bles ancêtres de la real TV, des snuffs et de Youtube… Je pense qu’une dis­tinc­tion doit être faite, notam­ment en ter­mes de cible. Les vrais fans du cinéma de Jacopetti ne sont pas intéressés par ces vidéos choquantes qu’on peut voir sur Internet.

Les ital­iens sont-ils tou­jours amoureux du cinéma ?
Je pense qu’au fil des années, le pub­lic ital­ien a perdu son goût pour les films d’art et d’essai et les expéri­men­ta­tions ciné­matographiques. C’était dif­férent après la guerre, jusqu’aux années 70, quand tri­om­phaient des super­stars tels que Rossellini et Pasolini. Ce fut le ter­reau qui fit pousser de nou­veaux films, comme Mondo Cane. Aujourd’hui, franche­ment, je ne sais pas ce que notre film doit atten­dre du marché italien.

Quel est ton mondo préféré ?
“Mondo Cane 2″. La bande orig­i­nale est aussi raf­finée que les images sont puissantes.

Le cinéma ital­ien est tombé depuis les années 80. Tu sens qu’une nou­velle généra­tion de met­teurs en scène est capa­ble de faire brûler la flamme à nou­veau ?
Je suis très rad­i­cal sur la ques­tion. Je crois que la déca­dence du cinéma ital­ien n’est pas due à une insuff­i­sance ou à un manque de pré­pa­ra­tion des auteurs. Les dis­trib­u­teurs ne sont pas assez courageux! Il est vrai aussi que le pub­lic n’a cessé de deman­der quelque chose de plus au cinéma, vu qu’il est habitué au cinéma Hol­ly­woo­d­ien en trois actes. En Italie, les seules idées auda­cieuses et nova­tri­ces sem­blent provenir du cinéma de Michelan­gelo Frammartino.

Ton avis sur le “found footage” ?
C’est une bonne façon de faire des films à suc­cès avec peu d’argent et une idée gag­nante. Mais je suis tou­jours en attente d’un Koy­aanis­gatsi ver­sion horreur.

Où est la sub­ver­sion au cinéma aujourd’hui ?
Je ne vois pas vrai­ment où la trou­ver. J’aime cepen­dant l’inventivité de Paul Thomas Ander­son et le cinéma bizarre de Kim Ki-duk.

(Merci à Maxime Lachaud pour les images)

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