La Vérité

Com­ment favoriser en nous cette sorte de délivrance ? Tout est para­doxal chez l’homme, on le sait bien. On assure le pain de celui-là pour lui per­me­t­tre de créer et il s’endort, le con­quérant vic­to­rieux s’amollit, le généreux, si on l’enrichit, devient ladre. Que nous impor­tent les doc­trines poli­tiques qui pré­ten­dent épanouir les hommes, si nous ne con­nais­sons d’abord quel type d’hommes elles épanouiront. Qui va naître ? Nous ne sommes pas un chep­tel à l’engrais, et l’apparition d’un Pas­cal pau­vre pèse plus lourd que la nais­sance de quelques anonymes prospères.

L’essentiel, nous ne savons pas le prévoir. Cha­cun de nous a connu les joies les plus chaudes là où rien ne les promet­tait. Et nous ont laissé une telle nos­tal­gie que nous regret­tons jusqu’à nos mis­ères, si nos mis­ères les ont per­mises. Nous avons tous goûter, en retrou­vant des cama­rades, l’enchantement des mau­vais souvenirs.

Que savons-nous, sinon qu’il est des con­di­tions incon­nues qui nous fer­tilisent ? Où loge la vérité de l’homme ?


La vérité, ce n’est point ce qui se démon­tre. Si dans ce ter­rain, et non dans un autre, les orangers dévelop­pent de solides racines et se char­gent de fruits, ce terrain-là c’est la vérité des orangers. Si cette reli­gion, si cette cul­ture, si cette échelle des valeurs, si cette forme d’activité et non telles autres, favorisent dans l’homme cette pléni­tude, délivrent en lui un grand seigneur qui s’ignorait, c’est que cette échelle des valeurs, cette cul­ture, cette forme d’activité, sont la vérité de l’homme. La logique ? Qu’elle se débrouille pour ren­dre compte de la vie.

(…)

Pour com­pren­dre l’homme et ses besoins, pour le con­naître dans ce qu’il a d’essentiel, il ne faut pas opposer l’une à l’autre l’évidence de vos vérités. Oui, vous avez rai­son. Vous avez tous rai­son. La logique démon­tre tout. Il a rai­son celui-là même qui rejette les mal­heurs du monde sur les bossus. Si nous déclarons la guerre aux bossus, nous appren­drons vite à nous exal­ter. Nous vengerons les crimes des bossus. Et certes les bossus aussi com­met­tent des crimes.

Il faut, pour essayer de dégager cet essen­tiel, oublier un instant les divi­sions, qui, une fois admises, entraî­nent tout un Coran de vérités inébran­lables et le fanatisme qui en découle. On peut ranger les hommes en hommes de droite et en hommes de gauche, en bossus et en non bossus, en fas­cistes et en démoc­rates, et ces dis­tinc­tions sont inat­taquables. Mais la vérité, vous le savez, c’est ce qui sim­pli­fie le monde et non ce qui crée le chaos. La vérité, c’est le lan­gage qui dégage l’universel… La vérité, ce n’est point ce qui se démon­tre, c’est ce qui simplifie.

À quoi bon dis­cuter les idéolo­gies ? Si toutes se démon­trent, toutes aussi s’opposent, et de telles dis­cus­sions font dés­espérer du salut de l’homme. Alors que l’homme, partout, autour de nous, expose les mêmes besoins.

Nous voulons être délivrés. Celui qui donne un coup de pioche veut con­naître un sens à son coup de pioche. Et le coup de pioche du bag­nard, qui hum­i­lie le bag­nard, n’est point le même que le coup de pioche du prospecteur, qui grandit le prospecteur. Le bagne ne réside point là où des coups de pioche sont don­nés. Il n’est pas d’horreur matérielle. Le bagne réside là où des coups de pioche sont don­nés qui n’ont point de sens, qui ne relient pas celui qui les donne à la com­mu­nauté des hommes. Et nous voulons nous évader du bagne…

Tous, plus ou moins con­fusé­ment, éprou­vent le besoin de naître. Mais il est des solu­tions qui trompent. Certes on peut ani­mer les hommes, en les habil­lant d’uniformes. Alors ils chanteront leurs can­tiques de guerre et rompront leur pain entre cama­rades. Ils auront retrouvé ce qu’ils cherchent, le goût de l’universel. Mais du pain qui leur est offert, ils vont mourir.

Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry, 1939.

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