Le sale mec

« Aimant assez la logique des mots, je vais essayer de m’y can­ton­ner, espérant ne pas me faire trop de nou­veaux enne­mis. Je suis nanti en ce domaine.

Le cinéma intel­lectuel n’existe pas, n’a jamais existé, n’existera jamais.

Le cinéma n’est pas un art.

Les gens qui entrent dans une salle de cinéma s’appellent des spec­ta­teurs. Le cinéma est donc un spec­ta­cle. Un grand film est des­tiné à plaire à des mil­lions de spec­ta­teurs. On ne fait pas de l’art pour autant de gens. Il faudrait, par con­séquent, faire des petits films. Or, le but d’un cinéaste est de faire des grands films. Du moins quand il le peut.


S’il n’y a pas de cinéma d’art, il n’y a pas non plus, en dehors du court-métrage, de cinéma d’essai.

Les salles dites “d’art et d’essai” sont des épiceries spé­cial­isées dans l’amphigourisme et le galimatias.

Celui qui n’a jamais assisté à un débat après pro­jec­tion dans un ciné-club ne peut pas pré­ten­dre s’être vrai­ment marré dans la vie.

On y côtoie des androg­y­nes hal­lu­cinogènes qui se chamail­lent à pro­pos du nom de l’assistante-monteuse d’Eisenstein, qui savent que le plan n°114 de Cit­i­zen Kane a été post-synchronisé sans l’autorisation d’Orson Welles, qui savent sur John Ford des choses que John Ford ne soupçonne même pas.

Le cinéma est un métier. Celui qui l’exerce s’appelle un cinéaste. Celui qui ne l’exerce pas s’appelle un cinéphile. Celui qui souhaite l’exercer s’appelle un Jeune Critique.

La Jeune Cri­tique se dis­tingue de l’ancienne en ceci : elle ne parle jamais de cinéma. A pro­pos de James Bond, par exem­ple, M. Cournot qui excelle dans le lieu com­mun de bistrot vous par­lera de Che Gue­vara, de la colline 412, des Rosen­berg, du Viet­nam, de l’apartheid, de tout sauf de James Bond.

Per­son­nelle­ment je trouve qu’il y’a plus d’idée dans les cinq pre­mières min­utes de Goldfin­ger que dans l’oeuvre com­plète de Pierre Kast.

Mais moi je n’y con­nais rien.

Ayant une effroy­able répu­ta­tion à soutenir, je sens que je vais abuser vilaine­ment de l’hospitalité de ces colonnes pour met­tre cer­taines choses bien au point. Qu’il n’y ait plus à y revenir.

Si on demande à un tourneur de chez Renault : “Pourquoi travaillez-vous ?”, on trouve très naturel qu’il réponde : “Pour manger”.

Si on demande à un cinéaste : “Pourquoi faites-vous du cinéma ?”, il passe pour le dernier des sali­gauds s’il répond : “Pour gag­ner de l’argent.”

C’est pour­tant comme j’ai l’honneur de vous le dire.

J’ai honte, tout à fait honte. Mais étant plus cinéaste qu’intellectuel, j’aime mieux mourir de honte que de faim.

Hou la la ! Ça, c’est mau­vais ! Je me mets au ban ! Je cherche à nou­veau l’excommunication !… Je tends le fouet ! Je pou­jadise !… Effet déplorable. Je prévois déjà les puni­tions en chaîne, le cour­roux des Cahiers.

Je serai encore privé de Fes­ti­val, je n’aurai jamais le prix Deluc, on ne me décern­era ni Étoile d’argent, ni Palme d’or, ni Lion de Saint-Marc… Merde alors ! C’est pour­tant joli dans une vitrine !

Je voulais juste­ment en acheter une aux Puces, en prévi­sion des hom­mages, des brelo­ques à venir.

Décidé­ment, je ne mérite pas.

A Amiens, à Macache Boubou, à Québec, la cul­ture est en marche. Moi je refuse de marcher. Glousseur, idiot, baveux.

Vrai­ment, le sale mec. »

Michel Audi­ard dans Le Crapouil­lot, 1968. (extrait du Schnock #21)

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