CANCER

« Qui, sauf cas de per­ver­sion men­tale, peut s’infliger le sup­plice de lire deux cent cinquante pages de cette dégouli­nade ver­bale inin­ter­rompue? On a beau se raison­ner, se forcer, penser que la lit­téra­ture est par­fois ardue, rien à faire. Tout sonne faux, depuis le début et la cita­tion d’Anna Freud, les per­son­nages genre rock under­ground, l’incipit.Ce pen­sum pour jobards en quête des signes extérieurs de génie n’est qu’une inter­minable démon­stra­tion du pos­tu­lat de départ: atten­tion, là c’est du lit­téraire, du saig­nant, du bru­tal, du sans con­ces­sions. Le plus navrant, dans ce cas, c’est que le pré­sumé inouïsme de la chose (pour écrire comme Alphonse Allais) est en réal­ité prévis­i­ble point par point. Écrire, pour Mehdi Bel­haj Kacem, c’est s’employer à faire signe qu’on est un grand écrivain, auda­cieux, mod­erne (c’est-à-dire à faire tout ce que l’écrivain pop­u­laire ne fait pas): absence de ponc­tu­a­tion, auto­com­men­taire per­ma­nent, scat­olo­gie omniprésente (le grand écrivain est celui qui tran­scende les fonc­tions basses dans un lyrisme échevelé). Tout a une fonc­tion très pré­cise, dans cette fab­ri­ca­tion. Le sexe, le vomi, le caca, c’est pour mon­trer qu’on ne triche pas, qu’on baigne dans le réel (mais qu’on en fait de la poésie). La syn­taxe dépourvue de liens et de pauses, c’est pour mon­trer, de même, qu’on ne s’arrête pas à des vétilles et à des petitesses de réflex­ion, on ne coupe pas, on est en ligne directe avec l’inspiration, l’inconscient, tout le bazar. Bref, le bon vieux schéma de la lit­téra­ture à l’épate.

Bien entendu, per­sonne n’a pu lire ça. En revanche, ça s’est vendu. Le phénomène n’est pas si mys­térieux qu’il en a l’air: en lit­téra­ture on vend aussi de l’image. Un roman qui a pour sujet un musi­cien de rock devenu épave, roman inti­t­ulé Can­cer, écrit à dix-sept ans, par un indi­vidu qui fait un regard mau­vais sur une photo floue en qua­trième de cou­ver­ture, genre atten­tion je ne rigole pas, un tel roman a tout pour plaire aux Inrock­upt­ibles, engen­drer de la copie, créer une légende. Peu importe, après tant de valeur ajoutée sym­bol­ique, qu’on le lise ou pas. »

La lit­téra­ture sans estomac, Pierre Jourde, 2002.
(Légende: La Crise Du Loge­ment, Jean Dew­ever, 1956)

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