La phase dépressive de la culture

« Un tel mécanisme de légitimation culturelle, répété jusqu’à la parodie depuis années 1950, ne rend désormais plus problématique la question de la nature « artistique » du cinéma. Car il y a eu, dans la société, d’irrésistibles mouvements de fond qui ont radicalement transformé le statut de la culture et déplacé, déterritorialisé, cette idée d’une valorisation artistique du cinéma. Depuis près de 40 ans, ce que l’on désigne comme la « grande culture » ou culture classique est entrée dans une phase dépressive. La montée hégémonique (au sens gramscien) d’une génération et d’une classe sociale particulière (la petite bourgeoisie) a créé les conditions idéologiques d’une critique du savoir qui a eu comme conséquence une désacralisation de la culture noble, idéologie reprise depuis deux décennies, à leur compte, par les industries culturelles elles-mêmes, sans doute parce qu’elle est le plus efficace instrument de leur domination.

Au nom de cette vision, les frontières entre culture haute et culture basse s’estompe, la culture noble se délégitime, la culture basse (BD, musique populaire, publicité, télévision, etc.) s’ennoblit. Il serait évidemment trop facile de croire que la cinéphilie « classique » a été un moment séminal avant-coureur de cette mutation, mais ce serait oublier un peu vite qu’elle n’a défini son identité qu’en référence à la grande culture, par un travail de négation et de dépassement de cette négation, qu’elle s’énonçait à l’intérieur d’un système qui ne pouvait se passer de celle-ci. (…) Le cinéma, art sans aura au sens « benjaminien », se sera donc in fine nimbé d’une nouvelle aura, malgré tout, celle déposée par la sédimentation successive des techniques nouvelles et des moyens d’expression qu’elles ont engendrés (télévision, vidéo, jeux vidéo, etc.). Le « tout culturel » des années Jack Lang arrive sans que l’on puisse percevoir une contradiction frontale avec ce mouvement de fond. »

L’Oeil qui jouit, Jean-François Rauger, 2010/2012. (Editions Yellow Now)
Légende: The Library, Istvan Orosz, 2006.

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