La plaie du monde civilisé

« – Vous êtes un enfant, répéta Clara… Et vous par­lez comme en Europe, cher petit cœur… Et vous avez de stu­pides scrupules, comme en Europe… En Chine, la vie est libre, heureuse, totale, sans con­ven­tions, sans préjugés, sans lois… pour nous, du moins… Pas d’autres lim­ites à la lib­erté que soi-même… à l’amour que la var­iété tri­om­phante de son désir… L’Europe et sa civil­i­sa­tion hyp­ocrite, bar­bare, c’est le men­songe… Qu’y faites-vous autre chose que de men­tir, de men­tir à vous-même et aux autres, de men­tir à tout ce que, dans le fond de votre âme, vous recon­nais­sez être la vérité ?…

Vous êtes obligé de fein­dre un respect extérieur pour des per­son­nes, des insti­tu­tions que vous trou­vez absur­des… Vous demeurez lâche­ment attaché à des con­ven­tions morales ou sociales que vous méprisez, que vous con­damnez, que vous savez man­quer de tout fonde­ment… C’est cette con­tra­dic­tion per­ma­nente entre vos idées, vos désirs et toutes les formes mortes, tous les vains sim­u­lacres de votre civil­i­sa­tion, qui vous rend tristes, trou­blés, déséquili­brés… Dans ce con­flit intolérable, vous perdez toute joie de vivre, toute sen­sa­tion de per­son­nal­ité… parce que, à chaque minute, on com­prime, on empêche, on arrête le libre jeu de vos forces… Voilà la plaie empoi­son­née, mortelle, du monde civilisé…

[…]

– Vois comme les Chi­nois, qu’on accuse d’être des bar­bares, sont au con­traire plus civil­isés que nous; comme ils sont plus que nous dans la logique de la vie et dans l’harmonie de la nature !… Ils ne con­sid­èrent point l’acte d’amour comme une honte qu’on doive cacher… Ils le glo­ri­fient au con­traire, en chantent tous les gestes et toutes les caresses… de même que les anciens, d’ailleurs, pour qui le sexe, loin d’être un objet d’infamie, une image d’impureté, était un Dieu !… Vois aussi comme tout l’art occi­den­tal y perd qu’on lui ait inter­dit les mag­nifiques expres­sions de l’amour. Chez nous, l’érotisme est pau­vre, stu­pide et glaçant… il se présente tou­jours avec des allures tortueuses de péché, tan­dis qu’ici, il con­serve toute l’ampleur vitale, toute la poésie hen­nis­sante, tout le grandiose frémisse­ment de la nature… Mais toi, tu n’es qu’un amoureux d’Europe… une pau­vre petite âme timide et frileuse, en qui la reli­gion catholique a sot­te­ment inculqué la peur de la nature et la haine de l’amour… Elle a faussé, per­verti en toi le sens de la vie…

– Chère Clara, objectai-je, est-il donc naturel que vous recher­chiez la volupté dans la pour­ri­t­ure et que vous meniez le trou­peau de vos désirs s’exalter aux hor­ri­bles spec­ta­cles de douleur et de mort ?… N’est-ce point là, au con­traire, une per­ver­sion de cette Nature dont vous invo­quez le culte, pour excuser, peut-être, ce que vos sen­su­al­ités ont de crim­inel et de monstrueux ?…

– Non ! fit Clara, vive­ment… puisque l’Amour et la Mort, c’est la même chose !… et puisque la pour­ri­t­ure, c’est l’éternelle résur­rec­tion de la Vie… Voyons… »

Le jardin des sup­plices, Octave Mir­beau, 1899. (Édi­tions Lézard Noir, 2012)
Légende: Le jardin des sup­plices, Flo­rence Lucas, 2012.

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