Qu’est ce que la Liberté ?

« La valeur d’une chose réside par­fois non dans ce qu’on gagne en l’obtenant, mais dans ce qu’on paye pour l’acquérir, — dans ce qu’elle coûte. Je cite un exem­ple. Les insti­tu­tions libérales cessent d’être libérales aus­sitôt qu’elles sont acquises: il n’y a, dans la suite, rien de plus fon­cière­ment nuis­i­ble à la lib­erté que les insti­tu­tions libérales. On sait bien à quoi elles aboutis­sent: elles minent sour­de­ment la volonté de puis­sance, elles sont le niv­elle­ment de la mon­tagne et de la val­lée érigé en morale, elles ren­dent petit, lâche et avide de plaisirs, — le tri­om­phe des bêtes de trou­peau les accom­pa­gne chaque fois. Libéral­isme: autrement dit abêtisse­ment par trou­peaux… Les mêmes insti­tu­tions, tant qu’il faut com­bat­tre pour elles, ont de tout autres con­séquences; elles favorisent alors, d’une façon puis­sante, le développe­ment de la lib­erté. En y regar­dant de plus près on voit que c’est la guerre qui pro­duit ces effets, la guerre pour les instincts libéraux, qui, en tant que guerre, laisse sub­sis­ter les instincts anti-libéraux. Et la guerre élève à la lib­erté. Car, qu’est-ce que la lib­erté ? C’est avoir la volonté de répon­dre de soi. C’est main­tenir les dis­tances qui nous sépar­ent. C’est être indif­férent aux cha­grins, aux duretés, aux pri­va­tions, à la vie même. C’est être prêt à sac­ri­fier les hommes à sa cause, sans faire excep­tion de soi-même. Lib­erté sig­ni­fie que les instincts vir­ils, les instincts joyeux de guerre et de vic­toire, pré­domi­nent sur tous les autres instincts, par exem­ple sur ceux du «bon­heur». L’homme devenu libre, com­bien plus encore l’esprit devenu libre, foule aux pieds cette sorte de bien-être mépris­able dont rêvent les épiciers, les chré­tiens, les vaches, les femmes, les Anglais et d’autres démoc­rates. L’homme libre est guer­rier. »

Cré­pus­cule des idoles, Friedrich Niet­zsche, 1888.

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