Impossible de fermer l’œil

« Tout à coup je m’aperçus avec hor­reur qu’ils n’avaient pas de paupières. J’avais déjà vu des sol­dats sans paupières, sous le hall de la gare de Minsk, quelques jours plus tôt, à mon retour de Smolensk. Le froid ter­ri­ble cet hiver-là avait pro­duit les cas les plus étranges. Des mil­liers et des mil­liers de sol­dats avaient perdu les mem­bres; le gel avait fait tomber par mil­liers et par mil­liers des oreilles, des nez, des doigts, des organes géni­taux. Beau­coup avaient perdu tous leurs cheveux. On avait vu des sol­dats devenir chauves en une nuit, d’autres per­dre leurs cheveux par plaque, comme des teigneux. Beau­coup avaient perdu les paupières. Brûlée par le froid, la paupière se détachait comme un morceau de peau morte. J’observais avec hor­reur, à Varso­vie, les yeux de ces pau­vres sol­dats du Café Europeiski, cette pupille qui se dilatait et se resser­rait au milieu d’un œil écar­quillé et fixe, dans un vain effort fait pour éviter la lumière. Je pen­sais que ces mal­heureux dor­maient les yeux grands ouverts dans le noir, que leur paupière était la nuit, que c’était, les yeux écar­quil­lés et fixes, qu’ils tra­ver­saient le jour pour s’en venir à la ren­con­tre de la nuit; qu’ils s’asseyaient au soleil en atten­dant que l’ombre noc­turne descendît sur leurs yeux comme une paupière, que leur des­tin, c’était la folie, que, seule, la folie don­nerait un peu d’ombre à leurs yeux sans paupières. »

Kaputt, Curzio Mala­parte, 1943.
Légende: Eye, M.C. Esher, 1956.

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