Requin de Paris à Berlin

« J’avais dans ma clientèle des zonards des Halles et des sapeurs de Château-d’Eau, je remplissais mon carnet de commande : une Weston chasse taille 43, un mocass’ Weston lézard en 42, un flight jacket taille 48, un perfecto noir ceinture et un marron à franges… Je livrais en vingt-quatre heures. Pour dépouiller, je bossais seul, mais sur certaines opérations ponctuelles je prenais des complices. On descendait dans des magasins bien ciblés, et pendant que certains se chargeaient de la sécu ou des vendeurs, les autres vidaient les rayons et la réserve en remplissant des sacs de sport. Cinquante jeans 501, quarante sweat-shirts chez Levi’s, cent cinquante pulls chez Benetton. On débarquait comme les Huns, et on repartait comme on était arrivé, à pinces ou à métro. J’adorais ce genre d’opérations, en bon accro à l’adrénaline. Une fois le butin fourgué, de l’oseille dans les fouilles, je pouvais prendre un peu de bon temps et voir venir. On faisait attention à notre allure, on avait une réput’ à tenir. Le Requin vicieux avait la classe, on était sapés comme des minets du seizième : mocassins Weston, jean 501, pull cachemire col V sur un polo Lacoste, avec veste de blazer on imper Burberry’s. Pour les tifs, on allait chez Jacky, le merlan de la rue du Simplon; il avait coiffé des générations de teddy boys et fifties avant nous. Nous portions tous la même coupe caractéristique pour nous démarquer: GI avec une raie au rasoir. »

[…]

« À Berlin, c’était sucré; dans les bases, c’était les USA en direct. De vraies petites villes américaines, avec feux rouges suspendus, voitures automatiques et school bus jaunes. Tous les produits étaient vendus à moitié prix aux militaires. Tino m’emmena en boîte. Je guinchai et, question zique, les Boches étaient à envier. Débarque dans une ville où des Turcs font la porte et sourient en vous laissant passer ! A Berlin, il y avait cent boîtes de nuit, cinquante étaient gratuites, cinquante autres payantes. L’entrée était à 5 Deutsche Marks, 17 francs, c’était le paradis. On avait nos habitudes au Flash Dance, au River Boat et au Shalamar. C’était l’époque Keith Sweat, Bobby Brown, NWA, DOC, Just Ice. Le River Boat s’étalait sur deux étages; au rez-de-chaussée, c’était les Allemands et les Turcs, à l’étage, les Américains. Pendant qu’à Paris on mettait des survêt’ Tachini, eux portaient des vestes Troop avec des Levi’s neige et des Jordan aux pieds (le fin du fin!), c’était un autre monde. […]
Le Flash Dance était situé sur le Ku’damm; c’était une boîte moyenne, pleine d’Allemands et de Turcs avec des coupes de footballeurs à la Chris Waddle; beaucoup de troufions y traînaient, tous les Ricains avaient le poing en l’air quand Bruce chantait « Born in the USA ». Dans la boîte, je rencontrai des Français sapés comme des ploucs, reconnaissables entre tous, je compris vite qu’il valait mieux me faire passer pour un Ricain dès que je le pouvais; j’avais la chance de postillonner en amerloc. »

Sur la tombe de ma mère, Mc Jean Gab’1, 2013. (Don Quichotte)
Légende: Le Globo, Mouvement 1984-1989, Yoshi Omori.

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