Une mode insensée

« – Tout, dans les femmes, doit avoir un sexe, l’habillement, la coiffure, la chaussure, surtout la chaussure, qui doit être d’autant plus soignée que c’est en elle-même, la partie la moins agréable de l’habillement. II est très important pour les mœurs, très important pour les femmes, que leur habillement tranche avec le nôtre ! Elles perdraient de leurs attraits par le rapprochement. Mais supposons qu’elles n’en perdissent pas, et qu’elles communiquassent au contraire leur charme de sexe à l’habillement des hommes ! il en résulterait un grave inconvénient pour les mœurs… Ceci est une chose dont la police devrait se mêler : qu’elle permette toutes les modes, à la bonne heure, mais qu’elle ordonne, que toute dame, qui rapprochera son vêtir de celui des hommes, soit traitée en catin par le guet & les commissaires. J’ai vu hier une femme en talons larges et plats ; je l’aurais battue, si je pouvais battre une femme. Elle était crottée comme un barbet. C’est que les talons larges renvoient plus de boue. Nos aïeules parisiennes adoptèrent jadis les talons élevés et pointus, par goût pour la propreté. Elles étaient plus sages que leurs petites filles, qui, d’après des conseils anonymes ont baissé leurs talons, dans le temps où le pavé est broyé plus que jamais, par les voitures ; où les inutiles canaux que la sottise et la cupidité placent sous toutes les rues, en font des mares ; c’est en ce moment, dis-je, qu’une mode insensée fait baisser, élargir les talons des chaussures des femmes ! Jeunes sylphides ! croyez-en votre admirateur éclairé, vous devez éviter tout ce qui profane votre parure, en la rapprochant de l’habillement des hommes ; tout ce qui vous matérialise, en déformant votre jambe et votre pied !… »

Les Nuits de Paris, Nico­las Edme Res­tif de la Bre­tonne, 1788.
Légende : István Orosz, 1951-.

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