Savoir tuer !

« – C’est que l’art ne con­siste pas à tuer beau­coup… à égorger, mas­sacrer, exter­miner, en bloc, les hommes… C’est trop facile, vrai­ment… L’art, milady, con­siste à savoir tuer, selon des rites de beauté dont nous autres Chi­nois con­nais­sons seuls le secret divin… Savoir tuer !… Rien n’est plus rare, et tout est là… Savoir tuer !… C’est-à-dire tra­vailler la chair humaine, comme un sculp­teur sa glaise ou son morceau d’ivoire… en tirer toute la somme, tous les prodi­ges de souf­france qu’elle recèle au fond de ses ténèbres et de ses mys­tères… Voilà !… Il y faut de la sci­ence, de la var­iété, de l’élégance, de l’invention… du génie, enfin… Mais, tout se perd aujourd’hui… Le sno­bisme occi­den­tal qui nous envahit, les cuirassés, les canons à tir rapide, les fusils à longue portée, l’électricité, les explosifs… que sais-je ?… tout ce qui rend la mort col­lec­tive, admin­is­tra­tive et bureau­cra­tique… toutes les saletés de votre pro­grès, enfin… détru­isent peu à peu nos belles tra­di­tions du passé… Il n’y a qu’ici, dans ce jardin, où elles soient encore con­servées tant bien que mal… où nous essayons du moins de les main­tenir tant bien que mal… Que de dif­fi­cultés !… que d’entraves !… que de luttes con­tin­uelles, si vous saviez !… Hélas ! je sens que ça n’est plus pour longtemps… Nous sommes vain­cus par les médiocres… Et c’est l’esprit bour­geois qui tri­om­phe partout… »

Le jardin des sup­plices, Octave Mir­beau, 1899. (Édi­tions Lézard Noir, 2012)
Légende: Le jardin des sup­plices, Flo­rence Lucas, 2012.

LACHER UN COM

Current month ye@r day *