Il n’y a plus de génération

« Pour proscrire toute notion un tant soit peu véridique de l’état réel, misérable, dans lequel se trouve la jeunesse, s’exerce donc une censure consensuelle qui réunit:

1) les marchands, leurs propagandistes divers et tous ceux qu’ils corrompent en les intéressant à leurs bénéfices: étant les plus malléables et manipulables des consommateurs, les mieux adaptés au monde de la camelote, puisqu’ils n’ont jamais rien connu d’autre, les jeunes sont constamment donnés en exemple au reste de la population;

2) les parents qui n’ont eu à transmettre à leurs enfants que leur propre acceptation du bonheur marchand, et qui voient celle-ci leur revenir, agrémentée de toutes ses conséquences pathologiques, sous la forme de mutants pour lesquels ils ne sont que des «fossiles» et des «demeurés»: chez eux, la censure opère au sens quasi psychanalytique du terme, car c’est l’échec de leur vie qui est résumé justement là où ils croyaient, rêvant d’une intimité familiale heureuse, préserver une maigre part de réussite;

3) les ex-gauchistes en tout genre qui, même s’ils n’ont pas pour cela les motifs précédents, ont toutes sortes d’affinités avec la modernisation et surenchérissent dans l’enthousiasme futuriste de peur de passer pour des arriérés, des rétrogrades, peut-être des crypto-vychistes. […]

Autrefois, on pouvait dire que ce qui constituait une génération, c’était une expérience historique singulière, de pouvoir par exemple se souvenir de ce qu’était le monde avant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, chaque génération (ou demi-génération, ou quart de génération, le cycle de renouvellement des choses étant plus court désormais que celui du renouvellement du matériel humain) est marqué par un moment de la consommation, un stade de la technique, des modes crétinisantes et universelles: plus que quoi que ce soit d’autre, on est le contemporain de certains produits de l’industrie, et c’est en évoquant des souvenirs de téléspectateurs qu’on se reconnaîtra avec d’autres une jeunesse commune. La dernière génération au sens proprement historique rassemble ainsi tous ceux qui ayant été témoins dans leur jeunesse du basculement dans la falsification – en France dans les années soixante et jusqu’au début des années soixante-dix –, ont préféré s’en accommoder, et même pour la plupart y adhérer fébrilement. Puisqu’ils ont malgré tout connu autre chose, qu’ils veulent lâchement l’oublier, et qu’il leur faut pour cela se cacher l’enjeu historique de cette époque décisive, ils doivent se montrer tout particulièrement vindicatifs dans l’amnésie, l’identification à la modernisation, la haine de la critique. »

L’abîme se repeuple, Jaime Semprun, 1997.
Légende: Cinema Berlin, Matthias Leupold, 1983.

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