Au diable la Société !

« Avoir besoin de connaissances, c’est avouer ouvertement l’absence en soi du vrai bonheur – avouer le tarissement de sa vie intérieure. Tout individu véritablement heureux vit dans un univers imaginaire personnel – ou plutôt un univers imaginaire créé par sa double nature propre et celle de son partenaire, sous les auspices de la nature double de la Cause Première.

La plus grande illusion du monde naît du culte tribal de l’activité sociale, qui remonte aux hordes de chasseurs et de guerriers des temps préhistoriques. Le seul résultat bénéfique de la mécanisation du monde moderne, c’est d’avoir libéré l’individu de cette barbarie tribale qui consiste à accorder aux tâches effectuées pour la tribu plus d’importance qu’elles n’en ont en réalité. Il faut bien que ces tâches s’accomplissent; il faut bien quelqu’un pour les faire; il est vil et mesquin de s’y soustraire. Mais de là à les prendre au sérieux, jusqu’à y voir le but même de l’existence, il y a loin ! »

(…)

« La démocratie moderne et la mécanisation du monde moderne ont pour corollaire l’aura desséchante et stérilisante d’une spiritualité bornée. On sent flotter dans l’air la haine mortelle de la masse à l’égard de la vie indépendante de l’individu. C’est ce sentiment qui se lit dans le regard vulgaire, méchant, mi-curieux, mi-réprobateur, de l’homme moyen que l’on croise dans la rue. Ce que l’on a coutume d’appeler « sens de l’humour » n’est chez la plupart que l’expression de cette haine.

L’humour démocratique trahit la rancœur de la normalité en présence de l’anormal. C’est le sens du grotesque et du ridicule. Et ce qui apparaît grotesque et ridicule à l' »humour » collectif du troupeau, ce sont précisément ces éléments même de la conscience individuelle qui, lorsque celle-ci connaît ces éléments sub-humains et super-humains, transcendent le niveau ordinaire de notre époque mécanisée. La béatitude hébétée de la foule suspendue à l’écoute de la radio illustre bien cette attitude. Car la radio n’est pas autre chose que l’âme collective d’une époque vulgaire, trouvant une satisfaction narcissique à contempler ainsi son propre reflet.

En ce moment de l’histoire du monde, il ne faut rien tant qu’encourager des esprits humains individuels à éprouver à l’endroit de l’humanité des sentiments fort différents de l’amour aveugle. Cet impératif moral nous enjoignant d’aimer humanité n’est qu’une séduction hypnotique, effet de la fascination exercée par l’aura de la masse sur l’imagination individuelle. Il est nécessaire d’aimer la Vie – ou du moins de se mesurer à elle afin de lui arracher de force ce bonheur délicieux et légitime. Mais il n’est pas nécessaire d’aimer l’humanité. L’étonnant, c’est que parmi tous ces « amoureux de l’humanité », nombreux sont ceux qui s’adonnent à des pratiques d’une cruauté plus abominable que les insectes eux-mêmes entre eux. (…) La morale de la masse commande d’aimer l’humanité, mais fait montre d’indulgence face à la cruauté la plus abominable. Mais si l’âme individuelle se refuse, avec un frisson d’horreur, à céder à toutes les tentations d’être cruel, elle refuse également de renoncer à un gramme, une once, du droit qui est le sien de n’éprouver que détachement à l’égard de l’humanité comme à l’égard de la tradition humaine. »

(…)

« L’important, c’est de mener une guerre mentale sans relâche contre le ton, l’humeur et l’état d’esprit tout à la fois de l’existence moderne dans une communauté reposant sur le commerce. L’important, c’est de convertir le plus grand nombre d’individus possibles au désir de mener une vie statique au lieu d’une vie dynamique, une vie fondée sur la contemplation et non sur l’action. Que tous les individus honnêtes, hommes ou femmes, eux-mêmes à leur subsistance; mais une fois leur subsistance assurée par des moyens irréprochables, qu’ils prennent conscience du fait que là s’arrête leur dette envers l’humanité. Il est indispensable que chacun s’acquitte de sa tâche pour que l’ensemble puisse continuer à fonctionner. Mais plus votre sagesse sera grande, et plus vous circonscrirez dans d’étroites limites la charge que représente cette tâche… Après quoi, au diable la Société ! »

Apologie des sens (In Defense of Sensuality), John Cowper Powys, 1930.

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