Architecture et Modernité

ON NAÎT MODERNE

« Plutôt qu’un rap­proche­ment, la con­fronta­tion entre l’Amérique et l’Europe fait appa­raître une dis­tor­sion, une coupure infran­chiss­able. Ce n’est pas seule­ment un décalage, c’est un abîme de moder­nité qui nous sépare. On naît mod­erne, on ne le devient pas. Et nous ne le sommes jamais devenus. Ce qui saute aux yeux à Paris, c’est le XIXe siè­cle. Venu de Los Ange­les, on atter­rit dans le XIXe siè­cle. Chaque pays porte une sorte de prédes­ti­na­tion his­torique, qui en mar­que presque défini­tive­ment les traits. Pour nous, c’est le mod­èle bour­geois de 89 et la déca­dence inter­minable de ce mod­èle qui des­sine le pro­fil de notre paysage. Rien n’y fait : tout tourne ici autour du rêve bour­geois du XIXe siècle. […]

L’Amérique est la ver­sion orig­i­nale de la moder­nité, nous sommes la ver­sion dou­blée ou sous-titrée. L’Amérique exor­cise la ques­tion de l’origine, elle ne cul­tive pas d’origine ou d’authenticité mythique, elle n’a pas de passé ni de vérité fon­da­trice. Pour n’avoir pas connu d’accumulation prim­i­tive du temps, elle vit dans une actu­al­ité per­pétuelle. Pour n’avoir pas connu d’accumulation lente et sécu­laire du principe de vérité, elle vit dans la sim­u­la­tion per­pétuelle, dans l’actualité per­pétuelle des signes. Elle n’a pas de ter­ri­toire ances­tral, celui des Indi­ens est cir­con­scrit aujourd’hui dans des réserves qui sont l’équivalent des musées où elle stocke les Rem­brandt et les Renoir. Mais c’est sans impor­tance — l’Amérique n’a pas de prob­lème d’identité. Or la puis­sance future est dédiée aux peu­ples sans orig­ine, sans authen­tic­ité, et qui sauront exploiter cette sit­u­a­tion jusqu’au bout. Voyez le Japon, qui dans une cer­taine mesure réalise ce pari mieux que les États-Unis eux-mêmes, réus­sis­sant, dans un para­doxe pour nous inin­tel­li­gi­ble, à trans­former la puis­sance de la ter­ri­to­ri­al­ité et de la féo­dal­ité en celle de la déter­ri­to­ri­al­ité et de l’apesanteur. Le Japon est déjà un satel­lite de la planète Terre. Mais l’Amérique fut déjà en son temps un satel­lite de la planète Europe. Qu’on le veuille ou non, le futur s’est déplacé vers les satel­lites artificiels. […]

C’est ce qui, quoi qu’il arrive, nous sépare des Améri­cains. Nous ne les rat­trap­er­ons jamais, et nous n’aurons jamais cette can­deur. Nous ne faisons que les imiter, les par­o­dier avec cinquante ans de retard, et sans suc­cès d’ailleurs. Il nous manque l’âme et l’audace de ce qu’on pour­rait appeler le degré zéro d’une cul­ture, la puis­sance de l’inculture. Nous avons beau nous adapter plus ou moins, cette vision du monde nous échap­pera tou­jours, tout comme la Weltan­schau­ung tran­scen­dan­tale et his­torique de l’Europe échap­pera tou­jours aux Améri­cains. Pas plus que les pays du Tiers Monde n’intérioriseront jamais les valeurs de démoc­ra­tie et de pro­grès tech­nologique — les coupures défini­tives exis­tent et ne se rava­lent pas. Nous res­terons des utopistes nos­tal­giques déchirés par l’idéal, mais répug­nant au fond à sa réal­i­sa­tion, pro­fes­sant que tout est pos­si­ble, mais jamais que tout est réal­isé. Telle est l’assertion de l’Amérique. Notre prob­lème à nous est que nos vieilles final­ités — révo­lu­tion, pro­grès, lib­erté — se seront évanouies avant d’avoir été atteintes, sans avoir pu se matéri­aliser. D’où la mélan­colie. Nous n’aurons jamais la chance de ce coup de théâtre. Nous vivons dans la néga­tiv­ité et la con­tra­dic­tion, eux vivent dans le para­doxe (car c’est une idée para­doxale que celle d’une utopie réal­isée). Et la qual­ité du mode de vie améri­cain réside pour beau­coup dans cet humour prag­ma­tique et para­doxal, alors que le nôtre se car­ac­térise (se car­ac­téri­sait?) par la sub­til­ité de l’esprit critique. […]

Du jour où est née outre-Atlantique cette moder­nité excen­trique en pleine puis­sance, l’Europe a com­mencé de dis­paraître. Les mythes se sont déplacés. Tous les mythes de la moder­nité sont aujourd’hui améri­cains. Rien ne sert de s’en affliger. A Los Ange­les, l’Europe a dis­paru. Comme dit I. Hup­pert: “Ils ont tout. Ils n’ont besoin de rien. Ils envient certes, et admirent notre passé et notre cul­ture, mais au fond nous leur appa­rais­sons comme une sorte de Tiers Monde élé­gant.” »

Amérique, Jean Bau­drillard, 1986.
Légende: Futu­rama, Nor­man Bel, 1939.

SUBURBAN DREAM

« «Civil­isé» sig­ni­fie, lit­térale­ment, «vil­li­fié», et l’état de la ville est un indi­ca­teur fiable de l’état de la cul­ture dans son ensem­ble. Nous nous com­por­tons envers nos villes comme un agricul­teur iras­ci­ble qui ne nour­rit jamais sa vache, puis s’en débar­rasse lorsqu’elle ne donne plus assez de lait. L’envol vers la ban­lieue était de toute façon voué à l’échec, ses objec­tifs sub­ver­tis par l’exode de masse. Le ban­lieusard cherche la paix, l’intimité, la nature, la com­mu­nauté, un envi­ron­nement sain et cul­turelle­ment opti­mal pour l’éducation de ses enfants. Au lieu de cela, il ne trouve ni la beauté et la sérénité de la cam­pagne, ni la stim­u­la­tion de la ville, ni la sta­bil­ité et le sens de la com­mu­nauté de la bour­gade, ses enfants sont exposés à une carence cul­turelle égale à celle d’un enfant des bidonvilles muni d’un poste de télévi­sion. Vivant dans une société basée sur l’âge et la ségré­ga­tion de classe, il n’est pas éton­nant que les familles de ban­lieue aient si peu con­tribué au réser­voir national de tal­ents, en pro­por­tion de leur nom­bre, de leur richesse, et de leurs autres avan­tages soci­aux. Cette trans­plan­ta­tion, qui a con­duit les gref­fés à l’atrophie, a à la fois terni la cam­pagne et appau­vri la ville. L’ironie finale du rêve de ban­lieue, pour beau­coup d’Américains atteignant le som­met de l’ambition sociale (pro­prié­taire d’une mai­son), exige qu’ils accom­plis­sent eux-mêmes toutes sortes de tâches ingrates (sor­tir les poubelles, ton­dre le gazon, déblayer la neige, et ainsi de suite), tâches qu’on effec­tu­ait jadis pour lui, lorsqu’il occu­pait un statut social moins élevé. »

The pur­suit of lone­li­ness: Amer­i­can cul­ture at the break­ing point, Philip Slater, 1970.

VILLE À VENDRE

« Par­ler d’«entre soi sélec­tif» à pro­pos de la gen­tri­fi­ca­tion peut paraître un con­tre­sens si l’on con­sid­ère que les pio­nniers de ce proces­sus furent, au con­traire, des classes moyennes qui ne craig­naient pas de se frot­ter aux classes pop­u­laires en revenant habiter le cen­tre des villes, leurs par­ties dégradées, pour en goûter le pit­toresque. Tel fut le sens pre­mier du mot gen­tri­fi­ca­tion depuis que le mot fut inventé par Ruth Glass en 1963. Un de ses meilleurs ana­lystes, Neil Smith, décrit com­ment une gen­try urbaine – com­posée de classes moyennes et supérieures – avait entre­pris, en ce temps là, d’investir cer­tains vieux quartiers ouvri­ers de Lon­dres parce qu’elle en appré­ci­ait l’ambiance urbaine. Le phénomène est resté assez mar­ginal jusqu’aux années 80, asso­cié à un côté bohème d’une frac­tion intel­lectuelle et artiste des classes aisées (Green­wich village).

Puis, du statut de curiosité, voire d’anomalie locale, la gen­tri­fi­ca­tion est passée à celui de valeur cen­trale. Elle est dev­enue «la» manière d’être en ville, un principe de pro­duc­tion de l’espace urbain. Surtout depuis les années 90, quand elle est apparue aux munic­i­pal­ités et aux pro­mo­teurs comme le moyen de val­oriser le pro­duit dont ils dis­po­saient en pro­pre: la ville, cette ville que déser­taient les classes moyennes parce qu’elle était asso­ciée à une den­sité exces­sive, aux nui­sances de toutes sortes. Mais ce que démon­traient les gen­tri­fiés, c’était ceci que la ville restait tout de même la ville, c’est-à-dire un lieu unique de con­cen­tra­tion des oppor­tu­nités de ren­con­tres, d’alliances, de plaisir, qu’elle était aussi et pour cela même un spec­ta­cle, le plus recher­ché du monde, donc for­cé­ment le plus cher si l’on savait le vendre.

Mais pour bien ven­dre la ville, il fal­lait la délivrer de ses «défauts», la désen­com­brer, faire en sorte qu’elle rede­vi­enne belle, y réduire le bruit, la cir­cu­la­tion, les mau­vaises odeurs, les mau­vaises ren­con­tres. La gen­tri­fi­ca­tion est ce proces­sus qui per­met de jouir des avan­tages de la ville sans avoir à en red­outer les incon­vénients. Elle génère un pro­duit qui y cor­re­spond mais qui a un prix, financier, pro­pre à attirer ceux qui ont les moyens de se l’offrir et à faire dis­paraître de sa scène, dis­crète­ment, ceux qui ne le peu­vent pas.

Au terme de ce proces­sus, là du moins où il sem­ble sérieuse­ment avancé, on voit bien le type d’entre soi sélec­tif que pro­duit la gen­tri­fi­ca­tion. Ce sont partout les hyper­cadres de la mon­di­al­i­sa­tion, les pro­fes­sions intel­lectuelles supérieures qui peu­plent ses espaces rénovés. Il est logique que ceux qui achè­tent le bien le plus cher au monde soient les per­son­nes les plus riches, certes mais égale­ment les plus adap­tées à ce pro­duit parce qu’il est fait pour elles. La preuve de cette étroite cor­re­spon­dance entre un pro­duit et ses acheteurs, on peut la voir dans le mode de recon­nais­sance mutuelle que la gen­tri­fi­ca­tion établit entre ses béné­fi­ci­aires. Il fait beau­coup penser à ce spec­ta­cle qu’offrent les gag­nants d’un jeu de télé-réalité tant ils parais­sent naïve­ment ravis et fiers de se retrou­ver ensem­ble heureux rescapés du grand jeu de la société nationale, mem­bres élus de la société mondiale. […]

En ce sens, la gen­tri­fi­ca­tion four­nit un ter­ri­toire où une per­sonne dotée d’un «état d’esprit global», se sen­tira légitime. A quoi reconnaît-on cet état d’esprit global ? Les signes ne man­quent pas. Mais le plus par­lant con­siste sans doute dans cette propen­sion des hyper­cadres et autres pro­fes­sions intel­lectuelles supérieures à mesurer leur salaire à celui de leurs équiv­a­lents dans les autres pays mais jamais à ce que gag­nent les autres pro­fes­sions dans le leur. Matérielle­ment, à quoi peut-on dis­tinguer un ter­ri­toire à voca­tion «glob­ale» d’un autre ? A la présence de tout ce qui facilite un style de vie où émer­gent les cafés et restau­rants du monde entier, bou­tiques et galeries d’art. Soit un ensem­ble de signes de pres­tige que les pro­mo­teurs ont appris à manier de manière à con­férer à cer­tains lieux cette mar­que du «global» qui attir­era les can­di­dats à cette com­mu­nauté mon­di­ale. Pro­duit imag­i­naire, cette com­mu­nauté mon­di­ale n’en con­stitue pas moins la mar­que d’identité de la gen­tri­fi­ca­tion dans toutes les villes du monde, la preuve de son lien con­sti­tu­tif avec la glob­al­i­sa­tion. »

La ville à trois vitesses, Jacques Donzelot, 2009. (Edi­tions de la Vil­lette)

ESTHÉTISME DU VENTRE MOU

« RUDY RICCIOTTI: Les tech­nocrates con­stituent en fait un non-pouvoir. C’est-à-dire une néga­tion anti­dé­moc­ra­tique du pou­voir poli­tique pour­tant légitimé, lui, par le recours au suf­frage uni­versel. Per­sonne n’a jamais voté pour les tech­nocrates. Mais eux se per­me­t­tent de nier l’expression poli­tique et citoyenne du peu­ple en court-circuitant ses représen­tants. Etrange­ment, les poli­tiques acceptent le plus sou­vent de se laisser manip­uler. On choisit pour eux, on décide pour eux, puis on leur fait signer une délibéra­tion vide de sens.

En archi­tec­ture, ces abus de pou­voir — par­don, de non-pouvoir — atteignent des som­mets. Avec les résul­tats esthé­tiques et cul­turels désas­treux que l’on sait, que l’on voit. L’architecture est décidé­ment dev­enue une pro­fes­sion de col­la­bos. Les seules valeurs qui per­durent sont les valeurs bour­geoises du XIXe siè­cle. Pas de quoi sauter au pla­fond. On fait du lisse, du néo­mod­erne, du mod­erne tardif, du post­mod­erne, et tout le monde est con­tent. Niet­zsche avait rai­son d’appréhender la venue d’un esthétisme du ven­tre mou. Nous y sommes et c’est ter­ri­ble. Il faut dresser un con­stat de déficit de valeur global. Puis appuyer sur la détente. Sans faib­lir. »

Blitzkrieg, De la cul­ture comme arme fatale, 2005. (Edi­tions Trans­bor­deurs)
Légende: Le Grand Paris, Roland Cas­tro, 20??.

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