TOUS LES ARTICLES LITTERATURE

La faculté de se détacher de tout

« Il est grand temps maintenant de nous poser la question capitale et de chercher la cause de cette expression morne et tendue, cette expression de hâte et de fièvre – cette expression à la fois si apathique et si anxieuse, d’où sont absentes la joie de vivre et la paix – qui se lit sur le visage des passants que nous croisons dans les grandes métropoles occidentales. C’est une expression exactement semblable, en fait, à celle que l’on pourrait observer sur les traits des fourmis, les plus misérables des insectes asservis à la coutume. Si un film nous montrait des images de fourmis en gros plans géants, nous aurions à coup sûr l’impression de nous voir dans un miroir ! LIRE LA SUITE

Au diable la Société !

« Avoir besoin de connaissances, c’est avouer ouvertement l’absence en soi du vrai bonheur – avouer le tarissement de sa vie intérieure. Tout individu véritablement heureux vit dans un univers imaginaire personnel – ou plutôt un univers imaginaire créé par sa double nature propre et celle de son partenaire, sous les auspices de la nature double de la Cause Première.

La plus grande illusion du monde naît du culte tribal de l’activité sociale, qui remonte aux hordes de chasseurs et de guerriers des temps préhistoriques. Le seul résultat bénéfique de la mécanisation du monde moderne, c’est d’avoir libéré l’individu de cette barbarie tribale qui consiste à accorder aux tâches effectuées pour la tribu plus d’importance qu’elles n’en ont en réalité. Il faut bien que ces tâches s’accomplissent; il faut bien quelqu’un pour les faire; il est vil et mesquin de s’y soustraire. Mais de là à les prendre au sérieux, jusqu’à y voir le but même de l’existence, il y a loin ! » LIRE LA SUITE

Faites donc la sémiologie de nos pets !

« Il faudrait bien qu’un marxiste sérieux ou qu’un sémiologue moins bouffon que les autres nous explique un jour l’étrange identité, dans la pratique, du jeu de mots généralisé, entre ces messieurs-dames et les petites frappes qui concoctent les slogans publicitaires dont nous sommes quotidiennement pollués, plus encore que des puanteurs automobiles. « Du beau, du bon, Dubonnet », « différent/différant », « Merry Christies », « C’est Shell que j’aime », « les non-dupes errent » : vraiment, c’est marre ! LIRE LA SUITE

Grand con

« Je m’attendais depuis quelque temps à recevoir une de ces lettres d’insultes dans lesquelles tu excelles et qui te permettent pour un instant de t’imaginer écrivain. J’y réponds avec retard, triste bureaucrate malheureux, mon boulot ne pouvant pas attendre, ta connerie si. LIRE LA SUITE

188 mots de Jacques Rigaut

« Quand je me réveille c’est malgré moi. »

« La plus belle fille du monde ne peut me donner que ce que j’ai. »

« Il y a des gens qui font de l’argent, d’autres de la neurasthénie, d’autres des enfants. Il y a ceux qui font de l’esprit. Il y a ceux qui font l’amour, ceux qui font pitié. Depuis le temps que je cherche à faire quelque chose! Il n’y a rien à y faire. »

« Il n’y a de progrès, de découverte que vers la mort, il n’échappe à personne que l’adage tous les chemins mènent à Rome est une sorte de calembour, Rome ne pouvant signifier que mort que l’on a retourné. »

« Il n’y a pas de raisons de vivre, mais il n’y a pas de raisons de mourir non plus. La seule façon qui nous soit laissée de témoigner notre dédain de la vie, c’est de l’accepter. La vie ne vaut pas qu’on se donne la peine de la quitter. »

« Essayez, si vous le pouvez, d’arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière. »

Le jour se lève, ça vous apprendra, Jacques Rigaut (1898-1929), 2009.

On raconte que tu aimes « ça »…

« Les lampes inondaient cruellement de leur lumière l’épais visage en sueur du boucher. Le chœur des policiers le harcelait :
– Tu étais l’amant de Fernande, hein!
– A mon âge, voyons, messieurs…
– Tu es un peu vicieux pourtant… En ville, on raconte que tu aimes « ça »…
– Je vous assure messieurs… Ce sont les mauvaises langues qui…
– Obsédé sur les bords que tu es… On a retrouvé chez toi un tas de dessins pornos!
Les inspecteurs lui jetaient alors sous les yeux les paires de fesses, les nichons en pointe, les petits Eros à flèches et autres esquisses osées qu’il avait crayonnées distraitement, dans des moments de désœuvrement, sur de petits carrés de papier.
– D’innocentes caricatures, messieurs… Je vous assure… Quel est l’écolier un peu précoce qui ne dessine pas les mêmes sur ses cahiers de brouillon?… De là à tuer quelqu’un!…
– Tu es un gros cochon! LIRE LA SUITE

La Légende de la Mort

PRATIQUES DE DIVINATION POUR SAVOIR QUAND ON MOURRA

« Dans la région de Saint-Jean-Trolimon (pays de Cap-Caval), il était naguère d’usage, au commencement de chaque année, de couper et de beurrer autant de tartines de pain qu’il y avait de personnes dans la maison. Le chef de famille prenait ces tartines et les lançait en l’air successivement en disant à mesure :
– Celle-ci pour un tel… Celle-ci pour tel autre…
Et, ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il eût nommé tout le monde, sans s’oublier lui-même. Chacun, alors, se baissait pour ramasser sa tartine. Malheur à qui trouvait la sienne renversée sur le côté beurré : il était sûr de mourir dans l’année. »
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Il n’y a nulle part où aller

« – Les quinze jours d’attente, dit Terrier, je veux les passer en Océanie.
– Mais pourquoi ? demanda Cox, avec un étonnement sincère.
– Parce que je ne vois rien de mieux. Où est-ce que vous iriez, vous, à ma place ?
– Je ne bougerais même pas.
– Ça ne m’étonne pas.
– Vous êtes stupide, Christian, dit Cox avec une espèce de colère. Vous êtes un crétin. Je ne bougerais pas d’ici où de n’importe quel endroit où je me trouverais, parce qu’il n’y a plus aucun endroit qui soit mieux qu’un autre, sauf les pays communistes qui sont encore pires. Il n’y a plus aucun endroit qui soit bien, vous ne comprenez pas ça ? Ah non, je ne bougerais même pas ! répéta-t-il avec force. Il n’y a nulle part où aller. »

La Position du tireur couché, Jean-Patrick Manchette, 1981.
Légende : Le Dernier saut, Edouard Luntz, 1970.

Pauv’ tâche

« Ces titres, ces signes monétaires, expriment toute l’armature sociale de la vie d’Antoine Bloyé : à sa mort, des fiches déposées au service des pensions de la Compagnie, rue de Londres, tiendront lieu des mémoires que les hommes de son espèce n’écrivent pas : toute la substance de la vie est cachée sous ces lignes – toutes les réunions avec d’autres hommes, toute la solitude, tous les moments d’enthousiasme, de dépression, tout l’orgueil, toute l’humiliation, le travail, le loisir, la fatigue, la déception, les rencontres avec la mort, et ce qu’Antoine nomme, docilement, comme ses semblables, le Devoir, le devoir de faire son métier, le devoir d’être fidèle à sa femme, le devoir d’élever son fils, le devoir de faire marcher dans leur sillon les ouvriers, le devoir d’être du côté des maîtres, le devoir d’achever « sa tâche » avant de mourir… Mais quelle tâche ? »

Antoine Bloyé, Paul Nizan, 1933.
Légende : Il Posto, Ermanno Olmi, 1961.

Presque tous les hommes se posent cette question

« Le couple forme un seul être tourné vers le dehors : les gens mariés disent : « Nous ne faisons plus qu’un… » et ils confondent avec l’amour leur unité d’intérêts, de recettes, de dépenses, d’économies, de jugements, de phrases toutes faites… On cède si promptement à l’habitude de cette fausse unité, on se dit si vite qu’on est comme les deux doigts de la main, qu’on a l’illusion de bien se connaître. Mais les deux doigts de la main ne sont pas si intimes, ni si simples… Les gens qu’on connaît disent : « Quel petit ménage uni! » Uni, parce qu’on fait les comptes ensemble ! Les parents s’attendrissent : « Comme ils s’aiment! » Et les époux s’embrassent : il faut bien faire plaisir aux familles… LIRE LA SUITE